THÉODORE GÉRICAULT (1791-1824)

Les naufragés de l'espérance

Paris, 1816. Après la chute de l'Empire, la monarchie est restaurée.
Mais la génération nouvelle refuse les valeurs du passé.
C'est un fait divers qui va lui permettre de s'exprimer...

THEODORE GERICAULT  THEODORE GERICAULT
Deux études pour Le radeau de la Méduse, 1918

La nouvelle était terrifiante et fit en un jour le tour de Paris. Le 2 juillet 1816, la Méduse avait fait naufrage au large du Sénégal avec quatre cent passagers à bord. Le capitaine de la frégate s'était enfui dans une chaloupe avec ses officiers en abandonnant à leur sort la moitié de son équipage et la plupart des passagers. Avant que le navire ne disparaisse dans l'océan, il avait fallu construire à la hâte un radeau de fortune sur lesquels s'étaient entassés ceux qui avaient pu y monter.

Pendant treize jours et treize nuits, ils avaient dérivé sur une mer déchaînée, malades, à moitié fous, sans eau potable, sans nourriture. La plupart, épuisés, tombaient d'inanition, et ceux qui survivaient mangeaient la chair des cadavres encore tièdes. Lorsqu'au bout de treize jours, le radeau fut repéré, il ne restait plus que quinze survivants, hagards et décharnés.

Le comte de Chaumareys, qui avait conduit la frégate à sa perte, n'avait pas navigué depuis 25 années. C'était un noble de l'ancien régime, réintégré dans la Marine Royale par faveur et par privilège. Et les Français, brutalement confrontés à l'incompétence de la nouvelle monarchie, étaient aussi révoltés qu'horrifiés par cet épouvantable drame.

Le récit de ces jours terribles avait été raconté par deux rescapés de l'horreur, un médecin et un ingénieur, mais le texte avait été censuré par le gouvernement et il avait fallu le faire publier à Londres. On se passait le livre de mains en mains, sous le manteau, et Géricault s'en procura un exemplaire.

Théodore Géricault était un jeune homme de vingt-sept ans, passionné de chevaux et de peinture. Il s'était engagé dans les Mousquetaires du Roi, mais, comme beaucoup de jeunes gens de sa génération, il avait la nostalgie de la Révolution et rejetait la monarchie.

Il quitta son petit appartement de la rue des Martyrs et loua un entrepôt dans les faubourgs. Son premier souci fut de retrouver les rescapés. Il noua des liens d'amitié avec l'ingénieur, avec le chirurgien, et fit construire par un charpentier qui avait survécu au naufrage une reconstitution du radeau.

Théodore Géricault Théodore Géricault Théodore Géricault
Trois études pour Le radeau de la Méduse, 1918

Pendant des mois, il fit des croquis, des esquisses, des dessins préparatoires. Il fit poser le chirurgien, l'ingénieur et le charpentier. Il fit poser tous ses amis qui venaient le voir travailler dans cet endroit bizarre, étonnés d'une telle passion à l'ouvrage. Il travaillait le jour et la nuit, avec acharnement, dormant par terre dans l'atelier. Il s'était fait raser la tête en signe de dénuement et ne mangeait plus que pour rester en vie.

Pour le visage du personnage central qui montrait de son bras la voile à l'horizon, il fit le portrait de son meilleur ami, Eugène Delacroix. Pour l'homme qu'on voyait de dos, agitant un linge en direction du navire, il prit pour modèle un métis* qui avait échappé au naufrage.

Pour peindre les chairs décomposées des corps à demi noyés, il s'était procuré à l'hôpital Beaujon des morceaux de cadavres et l'atmosphère de l'atelier était rapidement devenue irrespirable.

Géricault travailla sans relâche pendant plus d'une année.

Le tableau terminé faisait près de cinq mètres sur sept, et c'était un formidable morceau d'épopée moderne. Géricault avait réussi à introduire, d'un coup de maître, un simple fait divers dans la grande peinture d'histoire.

La composition pyramidale accentuait la tension tragique de l'événement. Le ciel était bas, les vagues étaient hautes. L'immensité de la mer contrastait avec la fragilité de l'esquif. Au loin, la lumière crépusculaire semblait éblouissante.

Théodore Géricault
Le radeau de la Méduse, 1919

A l'automne de 1819, Géricault présenta son tableau au Salon. Mais le tableau déplut au jury de l'Académie. Il fut exposé dans un recoin obscur, sous le titre discret de Scène de naufrage. Et tandis que quelques visiteurs s'enthousiasmaient secrètement pour son étonnante liberté, toute la presse du lendemain criait au scandale. Certains trouvaient le tableau sale, grossier et mal peint, les autres s'indignaient devant la laideur de la scène. Ceux-là mêmes qui glorifiaient les plus médiocres sujets mythologiques hurlèrent contre l'audace de cette image d'actualité.

Mais beaucoup de jeunes artistes y reconnurent une puissance dramatique, une sensibilité passionnée, où l'expression des émotions prenait enfin toute sa place.

L'année suivante, le tableau fut exposé à Londres et ce fut un véritable triomphe…

Et voici comment Théodore Géricault entraîna dans son élan la jeunesse romantique.


Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

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