VICTOR HUGO (1802-1885)

Les exilés de Jersey

Jersey, 1853. Victor Hugo, condamné à l'exil par Napoléon III,
s'est réfugié dans l'île de Jersey avec son fils…

VICTOR HUGOVICTOR HUGO VICTOR HUGO
Victor Hugo sur le Rocher des Proscrits, photographies de Charles Hugo

Victor Hugo regardait au loin vers l'horizon. Le front haut, les cheveux au vent, l'allure fière, avec, au coin des lèvres, un pli d'amertume teinté de colère.
- Et comme ça, ça va ? demanda-t-il.
- Ne bouge plus, c'est parfait ! cria Charles.
- Combien de temps je dois rester ?
- Il va falloir compter une bonne demi-heure ! Le ciel est bas, aujourd'hui, mais la luminosité est excellente.

Victor reprit la pause. Tous les détails sont importants, pensait-il. La silhouette qui se découpe dans le ciel, le regard tourné vers la France. Si la photographie est bonne, je l'enverrai à Paris. Elle sera le témoin de ma vie de proscrit…
- Stop ! C'est fini. Tu peux bouger.
Victor secoua ses membres engourdis et fit quelques grimaces pour réveiller son visage crispé par l'immobilité. Avec précaution, il descendit les rochers et rejoignit les deux jeunes gens sur la plage. Vacquerie portait à l'épaule le lourd appareil photographique et Charles l'indispensable trépied.
Les trois hommes marchèrent le long de la grève en silence. Au loin, la silhouette du dicq grandissait à chaque pas. C'était un mur de brise-lames fait de troncs d'arbres mal taillés qui dressait vers le ciel ses membres amputés.

Charles posa son trépied à terre et contempla l'étrange ouvrage.
- Il faudra bien un jour qu'on te prenne devant le dicq, dit-il à son père. Si je n'avais pas déjà fait une photo, je te photographierais là, debout devant la mer.
Victor acquiesça.
- Je m'adosserai à ces fémurs géants. Ce sera sauvage et puissant. Si le temps le permet, nous reviendrons demain. Mais le ciel se couvre. Je crois qu'il faut rentrer…
Après le déjeuner, Auguste et Charles s'enfermèrent dans leur laboratoire pour révéler l'image captée par la chambre noire. La photo était assez bonne et le temps de pose avait été bien calculé, mais il fallut à Vacquerie de nombreux essais pour obtenir ce qu'il voulait. A ses côtés, Charles surveillait les variations de l'image dans le bain du révélateur et s'occupait du rinçage.

Victor HugoVictor Hugo Victor Hugo
Vue de la fenêtre de Marine-Terrace, photographie retravaillée. Gros temps, la Durande. 1864

Victor Hugo se mit à son courrier. Cet exil qui n'en finissait pas l'éloignait de ses amis. Il se sentait coupé du monde, et même ses ennemis lui manquaient. Mais ce n'était pas avec des mots qu'il avait envie de dire sa nostalgie.
Un paquet d'enveloppes vides jonchait sa table. Il en saisit une dont la déchirure évoquait un château en ruine. Avec un peu d'encre, il fit un pochoir. Puis il plia une autre enveloppe, découpa une muraille, mêla les deux formes, fit un autre dessin… Taches, pochoirs, pliages, empreintes, chaque variation nouvelle était le début d'une forme de hasard qui s'en allait se perdre au bout de son imagination. Parfois, il prenait un morceau d'étoffe et apposait sur le papier l'empreinte de la trame comme un baiser de dentelle.
…Victor Hugo posa sa plume. La lampe à pétrole n'éclairait plus assez pour travailler. Le ciel s'était couvert de gros nuages lourds et on n'apercevait plus dehors que la silhouette noire d'un chalutier en difficulté sur une mer déchaînée. Il saisit sur sa table un reste de café, un peu d'encre noire au fond de l'encrier et un flacon d'encre bleue qu'il utilisait pour son courrier. D'un trait énergique, il griffa le papier, traçant la silhouette sombre du vaisseau démonté. Puis il roula en boule un morceau de buvard et zébra le ciel de sépia. D'un peu de peinture blanche, à la pointe de la plume, il fit l'écume. Puis il balaya la feuille d'un lavis de blanc avec l'autre extrémité aux barbes effilées. Au loin, le chalutier avait disparu dans la brume, sans qu'on ait pu savoir de quel côté avait penché sa destinée.
Victor regarda son dessin et repensa à la Durande.
La Durande, c'était le bateau des marins de Jersey dont il voulait écrire l'histoire.
- Si un jour je fais ce livre, je reprendrai ce dessin pour l'illustration.

Le lendemain matin, le ciel était clair, comme si l'île avait été lavée par la tempête. Ils partirent de bonne heure pour rejoindre le dicq. Victor s'adossa aux piliers, le regard fouillant l'horizon, un chapeau de feutre sur les yeux.
Cette fois-ci, la pose ne dura pas plus d'un quart d'heure.

Victor Hugo Victor Hugo
Victor Hugo devant le dicq, photographie de Charles Hugo. « Les os des suppliciés », photo retravaillée par Victor Hugo

Après le dîner, ils regardèrent ensemble les photographies du matin. A côté des épreuves positives, toutes presque semblables et toutes légèrement différentes, Victor Hugo remarqua la plaque du négatif, sombre et métallique, et demanda s'il pouvait l'utiliser. Il prit ce qu'il lui restait d'encre brune pour en enduire les parties claires, frotta, gratta, remit du noir, puis, son travail accompli, titra solennellement « Les Os des suppliciés de l'Inquisition » et signa.
- Voilà, dit-il. Voilà ce que je vais leur envoyer, à la Chambre des Députés. Quant aux photographies, je les expédierai demain aux journaux de Paris.

Et c'est ainsi que, dans la solitude de l'exil, Victor Hugo donna à l'image un nouveau langage et à la peinture une nouvelle écriture.


Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

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