GEORGES SEURAT (1859-1891)

Une palette de confettis

Asnières, 1884. Le succès des Impressionnistes a fait de nombreux émules parmi
les peintres parisiens…

Assis dans l'herbe, au bord de l'eau, les yeux mi-clos, un jeune homme dessine. Des enfants jouent sur la berge. Près de lui, un ouvrier fait la sieste. Un peu plus loin, une famille termine le repas du dimanche…
Georges Seurat dessine, penché sur son carnet, avec pour seul outil un crayon à la mine noire et grasse, lourde et épaisse comme une mine de plomb. Pas de pinceau, pas de peinture, pas même une gomme.

GEORGES SEURAT  GEORGES SEURAT  GEORGES SEURAT
Georges Seurat : Trois études pour Une baignade à Asnières, 1884

Clignant des yeux sous le soleil, le poignet souple, il caresse la feuille, sans appuyer, passant et repassant sur la même surface, jusqu'à ce qu'il obtienne une ombre noire et profonde. Pas un seul trait ne vient rompre le velouté du dessin mais la mine, en passant, révèle le grain du papier, faisant apparaître autant de points d'ombre et de lumière que dans une épreuve de photo ancienne.
Ce soir, quand il rentrera chez lui, il punaisera ses croquis sur le mur de son atelier et refera, avec la même application, les dessins sur une grande toile. Alors, il prendra sa palette de couleurs - du jaune, du bleu, du rouge, exclusivement - et déposera sur ses dessins de minuscules virgules de couleurs pures, comme autant de points colorés. Lorsqu'il mêle des points de jaune avec des points de rouge, il crée une surface scintillante orangée. Et s'il ajoute quelques points bleus à l'endroit des ombres, il obtient des reflets bruns, plus ou moins foncés, selon qu'il a mis plus ou moins de bleu. Avec l'obstination méthodique d'un chercheur, Seurat explore toutes les possibilités des mélanges optiques des couleurs.

Georges Seurat
Georges Seurat : Une baignade à Asnières, 1884
Non loin de lui, à l'ombre d'un bosquet, quelques jeunes peintres ont installé leurs chevalets et barbouillent à qui-mieux-mieux à la manière des Impressionnistes. Ils s'interpellent bruyamment, buvant un coup pour se mettre au travail, buvant un coup pour se reposer, buvant un coup pour fêter la naissance d'un chef-d'œuvre, et leur joyeuse confrérie attire la curiosité des promeneurs. Seurat les connaît bien. Il admire, lui aussi, la peinture des Impressionnistes mais il lui semble qu'aujourd'hui il faut pousser la recherche plus loin et la complaisance de ses voisins tapageurs l'agace un peu.
Pourtant, ce dimanche-là, le petit groupe est dans une telle effervescence qu'il finit par se joindre à eux. Ils viennent de recevoir le verdict du jury de l'Académie qui est, cette année-là encore, particulièrement calamiteux. Pas un seul d'entre eux n'a été accepté au Salon. Les peintres ne décolèrent pas et les plus anciens proposent de créer un nouveau salon, comme les Impressionnistes l'ont fait autrefois. On l'appellera le « Salon des Indépendants » et la seule règle sera qu'il n'y en aura pas. Pas de jury, pas de récompense, pas de sélection. Chacun aura le droit d'exposer une toile. Aussitôt dit, aussitôt fait, on tire au sort le nom de ceux qui se chargeront du Comité d'organisation. Paul Signac suggère de louer les bâtiments du jardin des Tuileries et l'idée est adoptée à l'unanimité. On trinque ensemble à l'avenir du Salon des Indépendants et tout finit par une chanson :

 

Aux Indépendants, c'est l'usage,
Pas d'jury, nous n'voulons pas d'ça !
Nous avons trouvé bien plus sage
De supprimer ce vieux truc-là.


Quand s'ouvrit le Salon des Indépendants, Seurat venait juste de terminer la Baignade à Asnières.
La toile était si grande qu'il avait dû l'installer dehors, juste au-dessus de la buvette, ce qui, somme toute, la mettait en valeur, malgré le tohu-bohu environnant. L'exposition des Tuileries attira de nombreux badauds mais ne rapporta pas un centime et le bilan financier s'avéra catastrophique. La ligne des dépenses dépassait nettement celle des recettes car les peintres, sans le sou, n'avaient pas payé leur cotisation et les organisateurs avaient utilisé la maigre subvention pour acheter n'importe quoi. L'aventure se termina en pugilat général et les Indépendants réglèrent leurs comptes à coups de poings. Mais Seurat était déjà loin…

Georges Seurat Georges Seurat
Georges Seurat : Etude préparatoire et Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte, 1884-1886
Assis dans l'herbe, au bord de l'eau, les yeux mi-clos, il dessinait. Le même papier, le même crayon, la même magie au bout des doigts. Il s'était installé, cette fois-ci, dans l'île de la Grande Jatte. Des enfants jouaient sur les berges, près de lui un ouvrier faisait la sieste, un peu plus loin une famille terminait le repas du dimanche…
Et quand, deux ans plus tard, enfin réconciliés, les Indépendants l'invitèrent à participer au deuxième salon, il exposa une nouvelle toile : Un Dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte.
Cette fois-ci, le comité d'organisation avait plutôt bien fait les choses et l'exposition remporta un joli succès. Mais les visiteurs n'eurent d'yeux que pour ce tableau étrange entièrement peint avec des points de couleurs pures et savamment juxtaposées.
Les réactions ne se firent pas attendre. On s'étonna, on admira, on hurla, on détesta, on adora, et Georges Seurat, à 27 ans, fut sacré chef de file des Néo-impressionnistes.

 

Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

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