PAUL GAUGUIN (1848-1903)

Le talisman du Bois d'Amour

Pont-Aven, 1888. De nombreux artistes se réfugient en Bretagne pour fuir l'agitation des grandes villes…

La diligence de Quimperlé arriva sur la grand'place de Pont-Aven et s'arrêta devant l'église. Des paysannes en descendirent, empoignant dans leurs jupes les paniers de poules et de canards qu'elles apportaient au marché.
Paul Sérusier sauta à terre, saisit sa sacoche de cuir et salua le cocher.
- La pension Gloanec ? Pouvez pas vous tromper, c'est tout droit… Dites que vous venez de ma part ! cria-t-il.

Paul GauguinPaul Gauguin
Paul Gauguin : Vision après le sermon, 1888. La belle Angèle, 1889.

A la pension Gloanec, Marie-Jeanne, la femme de l'aubergiste, préparait déjà la grande table de la salle à manger pour le repas de midi. Près de la cheminée, quatre hommes barbus aux accents étrangers finissaient une partie de cartes. Leurs blouses de paysans étaient maculées de peinture.

Quand Paul Sérusier se présenta, un jeune homme aux cheveux en bataille lui tendit un verre.
- Sers-toi à boire, camarade ! C'est le meilleur vin du pays. Je m'appelle Emile Bernard.
Tu viens de l'Académie Julian ? Et qu'est-ce qui s'y passe en ce moment ?
- Il y a de plus en plus de femmes et d'étrangers parce que l'école des Beaux-arts leur est interdite. A part ça, on travaille encore sur les croquis de modèles vivants et les dessins d'après nature - comme aux Beaux-arts.
- Rien n'a changé depuis 100 ans ! remarqua Emile Bernard.
- Il ne faut jamais trop copier la nature ! grogna une voix derrière lui.
L'homme qui venait de parler était assis un peu à l'écart. Il taillait dans un morceau de bois une sorte d'idole païenne aux traits épais et de gros copeaux tombaient sur ses sabots. Il avait l'œil sombre, le cheveu luisant et un profil d'indien. A ses vêtements de marin, Sérusier reconnut Paul Gauguin.
- La nature, il faut rêver devant et puis ensuite, la recréer à sa manière, reprit-il.

Paul GauguinPaul Gauguin
Paul Gauguin : Le Christ jaune, 1889. Autoportrait au Christ jaune, 1890.
Peu à peu, les pensionnaires s'attablaient pour déjeuner. A la pension Gloanec, l'usage était de prendre les repas ensemble à la même table. Sérusier se retrouva assis entre Emile Bernard, sa jeune sœur Madeleine, et Gauguin.
Pendant tout le repas, ils parlèrent de peinture. Sérusier était fasciné par leur discussion. Gauguin avait le verbe haut et le regard assuré. Pour les peintres de Pont-Aven, il était le maître, l'aîné. De ses voyages autour du monde, il avait rapporté le goût des matières brutes et des images primitives. Il aimait les formes simples et les couleurs vives. Il disait que l'on ne devait peindre de la nature que ce qu'on pouvait garder en mémoire, et que tout le reste était inutile. Sérusier aurait pu l'écouter pendant des heures. Il se promit de lui demander s'il pouvait le regarder travailler. Malheureusement, il apprit que Gauguin devait partir le lendemain matin…

… Derrière l'auberge, il y avait un petit bois qu'on appelait le Bois d'Amour, probablement à cause de tous les amoureux qui étaient venus s'y perdre un jour. En longeant la rivière, Sérusier aperçut, dans l'ombre d'un saule, Gauguin qui peignait un moulin.
Il s'approcha doucement comme on approche un animal.
- Monsieur Gauguin, avant votre départ, je voudrais vous demander… Expliquez-moi votre travail, je voudrais comprendre.
- Tenez, prenez ceci !
Gauguin tendit au jeune homme un pinceau et une planchette de bois de la taille d'un couvercle de boîte à cigare.
- Comment voyez-vous ces arbres ? Ils sont jaunes ? Eh bien mettez du jaune, le plus beau de votre palette. Et cette ombre ? Plutôt bleue ? Peignez-la avec de l'outremer pur. Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. Et ces feuilles ? Rouges ? Mettez du vermillon !

Paul SérusierPaul Gauguin
Paul Sérusier : Le Talisman, 1888. Paul Gauguin : Bonjour Monsieur Gauguin, 1889.
Lorsque Gauguin arriva le lendemain sur la place de l'église, la diligence de Quimperlé était déjà attelée. Il trouva Sérusier qui l'attendait, complètement absorbé dans la contemplation de la planchette de bois qu'il avait peinte la veille.
- Alors, lança Gauguin en riant, qu'est-ce qu'elle vous raconte ?
A mi-voix, comme s'il se parlait à lui-même, Sérusier prononça doucement :
- Un tableau, ce n'est pas seulement un portrait ou un paysage, c'est d'abord et avant tout une surface recouverte de couleurs qui fonctionnent ensemble et se répondent entre elles.
- Vous avez tout compris, l'ami ! s'écria Gauguin en jetant son sac sur le toit de la diligence.
- Vous allez à Paris ? Quand vous reverrai-je ?
- Je vais à Paris, mais je ne resterai que quelques jours. Après, je vais à Arles, pour voir Van Gogh.
Le cocher saisit les rênes et les chevaux s'ébrouèrent.
- Qui ça ?
- Van Gogh, Vincent Van Gogh. C'est un ami. Un artiste…
Les derniers mots du peintre se perdirent dans le grincement des essieux cahotant dans les ornières.

 

Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

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