HENRI DE TOULOUSE-LAUTREC (1864-1901)

Monsieur Cloche-Pied

Paris, 1893. À Montmartre, Toulouse-Lautrec met en images la vie parisienne…

Juché sur un tabouret, le petit homme dessinait sur une pierre presque aussi grande que lui. C'était un gros bloc de calcaire qui faisait bien vingt centimètres d'épaisseur. Il dessinait avec un de ces gros crayons spéciaux qu'il avait toujours avec lui et qui servait exclusivement pour la lithographie. Son geste était sûr et son œil alerte. En quelques traits rapides il campa la silhouette de Jeanne Avril et traça en ombre chinoise l'arabesque d'une contrebasse. La technique de la lithographie exigeait une maîtrise de la ligne que peu d'artistes possédaient comme lui.

HENRI DE TOULOUSE-LAUTRECHENRI DE TOULOUSE-LAUTREC
Henri de Toulouse-Lautrec : Affiche pour Jeanne Avril, 1893. Affiche pour le Divan japonais, 1893

La journée était bientôt terminée et les ouvriers de l’imprimerie commençaient à nettoyer leurs plaques. Ancourt, l’imprimeur, attendit que le peintre ait fini de dessiner pour fermer. Toulouse-Lautrec sortit sur le trottoir et se dirigea en boitillant vers la rue des Martyrs pour aller dîner au Divan Japonais. Les premiers consommateurs commençaient à s’installer. L’ambiance était pétillante et raffinée. C’était le lieu de rendez-vous des parisiens bohèmes. On y rencontrait tout le gratin des artistes, des journalistes et des aristocrates. Toulouse-Lautrec était un peu de tout cela à la fois et il se sentait là comme un poisson dans l’eau. Les estampes japonaises qui tapissaient les murs étaient pour lui une permanente source d’inspiration. Lorsqu’il l’aperçut, le patron vint à sa rencontre et le salua chaleureusement. Il le conduisit vers une petite table qui lui était toujours réservée.
Depuis qu’il avait peint l’affiche du spectacle, il faisait un peu partie de la famille.
Pendant tout le repas, Lautrec dessina. Il croquait les clients, les habitués, les provinciaux, les gens de passage, avec un trait rapide et féroce qui n’appartenait qu’à lui. Mais celle qu’il ne se lassait jamais de dessiner, c’était la chanteuse Yvette Guilbert qui faisait un tabac sur scène à chacune de ses apparitions…
Les douze coups de minuit avaient déjà sonné quand Lautrec remonta le boulevard Rochechouard en direction du Chat Noir. Accroché à un réverbère, un anarchiste un peu gris chantait l’Internationale. Des filles, au coin d’une rue, le saluèrent affectueusement. Il les connaissait toutes par leur nom, mais pour elles, le petit homme qui passait en claudiquant n’était que « Monsieur Cloche-Pied ».

Henri de Toulouse-Lautrec Henri de Toulouse-Lautrec Henri de Toulouse-Lautrec
Henri de Toulouse-Lautrec : Portraits d'Yvette Guilbert, 1893. Affiche pour le Chat noir, 1894. Affiche pour Aristide Bruant, 1893
Lorsque Lautrec poussa la porte du cabaret, on entendit des rires étouffés dans la salle. Au Chat Noir, la coutume était de se moquer des arrivants et l’arrivée clopin-clopant du petit homme était une bonne occasion de plaisanter. Mais Bruant, debout sur une table, harangua les spectateurs :
« Silence, Messieurs, Silence ! Voici le GRRRAND Toulouse-Lautrec ! »
Il toisait l’assistance de toute sa hauteur et personne n’osa plus rien dire.
De la table des habitués, on entendit la voix gouailleuse de Félix Fénéon :
« En voilà un qui a un nom de dieu de culot, mille polochons ! Il n’y en a pas deux comme lui pour croquer la trombine des bourgeois avec leurs fillasses à la coule. »
On rit, on applaudit, et Bruant reprit son tour de chant. Lautrec resta jusqu’à la fin, fit au chanteur un signe de la main et continua son chemin. La nuit était bien avancée quand Lautrec remonta le boulevard vers la place Blanche. Quelques couples rentraient chez eux en pressant le pas. On voyait se profiler dans les petites rues l’ombre inquiétante des apaches, avec leur large casquette et leur foulard autour du cou…
La revue du Moulin Rouge était presque terminée, et tout le monde attendait le cancan final. Aux premiers accents de la musique, les quatre filles du quadrille s’élancèrent sur la piste sous les vivats du public. Grille d’Egout, la Môme Fromage, Jeanne Avril et La Goulue soulevaient leurs jupons blancs sur un rythme endiablé, lançant leurs jambes gainées de noir jusque par-dessus leurs épaules. Elles tourbillonnaient en cadence, faisaient valser du bout du pied quelques chapeaux de spectateurs et terminaient par un grand écart sous un tonnerre d’applaudissements. Lautrec commanda un saladier de vin chaud et invita les danseuses à sa table. Valentin le Désossé les rejoignit. Le peintre, à sa manière, avait contribué au succès des artistes en dessinant pour eux les plus célèbres affiches de Paris.

Henri de Toulouse-Lautrec Henri de Toulouse-Lautrec
Henri de Toulouse-Lautrec : Affiche du Moulin Rouge, 1893. Couvertures pour L'Estampe originale, 1893
Le Café-Concert se vidait peu à peu de ses derniers clients. Un petit matin gris se levait sur la ville. C’était l’heure des derniers fiacres. Lautrec redescendit en trottinant les grands boulevards. Les balayeurs étaient déjà au travail.
Lorsqu’il arriva à l’imprimerie, les ouvriers étaient à pied d’œuvre et les rotatives tournaient à plein régime. L’affiche de Jeanne Avril devait être prête à midi. Ancourt mouilla la pierre et l’encra au rouleau. Puis il cala la pierre dans l’étau, posa dessus une feuille de papier et serra la presse. La feuille sentait l’essence et luisait comme du goudron frais. Lautrec surveillait les opérations de très près. La moindre maladresse pouvait être fatale. Pour finir, il ajouta sur la pierre un peu de rouge et de jaune au pinceau. Quand l’épreuve d’essai fut terminée, il signa le BAT.
Les affiches, tirées une à une, séchaient maintenant sur l’établi. Lautrec, au crayon, les numérota et les signa. Puis, d’un geste énergique, il raya la pierre pour qu’elle ne puisse plus resservir.

La journée était déjà bien entamée lorsqu’il sortit de l’imprimerie. Quelques fiacres, lavés de neuf, commençaient à sillonner les rues. Lautrec arrêta le premier qui passait. Il était l’heure, pour lui, d’aller se coucher…

 

Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

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