FERDINAND CHEVAL (1836-1924)

Un facteur nommé Cheval

Hauterives, vers 1879. Dans les collines de la Drôme,
le facteur Ferdinand Cheval termine sa tournée…

FERDINAND CHEVAL FERDINAND CHEVAL
Le facteur Cheval et son palais

Jeudi 26 avril 1879
Ferdinand atteignit le haut de la colline du Grand-Serre. Il s’arrêta un instant pour contempler le paysage et ôta son képi pour s’essuyer le front. On n’était encore qu’en avril, mais la saison s’annonçait particulièrement chaude. Depuis dix ans qu’il faisait le facteur, il en avait vu des gelées et des grosses chaleurs. Mais il avait fini par s’habituer à la rudesse de son métier. Trente trois kilomètres à pieds tous les matins, cela vous entretient un homme en bonne santé. Il avait bien essayé d’être boulanger après son certificat d’études. Mais le grand air lui manquait, et puis, les mains dans le pétrin, il ne pouvait pas rêver. Et Ferdinand aimait rêver.

Chaque pas qu’il faisait était comme un pas de plus autour du monde. Trente trois kilomètres pour revenir à son point de départ. S’il avait avancé comme ça tout droit tous les jours, il aurait déjà fait dix mille kilomètres depuis un an. Dix mille kilomètres, c’est le quart de la terre. S’il était parti tout droit, il y a un an, il serait déjà au pied des pyramides d’Egypte…
Tout absorbé dans ses pensées, Ferdinand se tordit le pied, glissa sur un caillou et se retrouva le nez par terre.
« Bah, se dit-il en se relevant, ce sont les inconvénients du métier ! ».
C’est alors qu’il remarqua le caillou qui l’avait fait trébucher. Un beau caillou tout rond, tout blanc, comme ceux que l’on peut voir au fond d’une rivière. Il le mit dans sa poche et reprit son chemin.

 

Vendredi 27 avril 1879
Ferdinand s’arrêta en haut de la colline du Grand-Serre. Cette journée avait encore été bien chaude et il avait très soif. Tout en marchant, il rêvait de rivières. De Nil, de Danube, d’Amazone, ou encore de ces grands fleuves de l’Hindus qu’il avait vus un jour sur un almanach, entourés de branches aux lignes torsadées. Il fouilla dans sa poche pour trouver un reste de tabac quand ses doigts rencontrèrent un gros caillou bien rond. Il se souvint de sa chute de la veille et regarda machinalement où il était tombé. Au creux d’un buisson d’épineux, il remarqua un autre caillou encore plus beau que celui d’hier, et puis un autre encore, juste à côté. C’était des cailloux très particuliers, encore plus gros, encore plus ronds, et tout veinés de bruns, d’ambres et de mordorés. Il faillit reposer le premier, puis il se ravisa et les garda tous les trois. Il s’assit au pied d’un chêne vert et regarda autour de lui. Décidément, les cailloux étaient vraiment étranges par ici. Il y en avait de toutes les formes et de toutes les couleurs. Certains étaient si tarabiscotés qu’on aurait juré qu’un sculpteur les avait taillés. Il ouvrit sa sacoche, qui ne contenait plus de courrier, et commença à la remplir avec ceux qui lui paraissaient les plus ouvragés.
« Après tout, se dit-il, si la nature est capable de faire de telles merveilles, pourquoi un homme comme moi ne pourrait-il pas faire quelque chose avec tout ça ? ».

Le facteur Cheval Le facteur Cheval Le facteur Cheval
Le palais du facteur Cheval (détails), 1879-1912.

Mercredi 7 juillet 1879
Ferdinand arriva en haut de la colline du Grand-Serre. Il était en avance. Sa tournée avait été rondement menée. Depuis que le Papé du bois des châtaigniers était décédé, il n’avait plus besoin de faire un détour pour y passer. Et puis avec cette chaleur, il préférait ne pas trop s’attarder pour boire un coup comme à l’accoutumée. Il avait emporté avec lui un panier d’osier, bien décidé à rapporter le plus possible de galets. Ferdinand obliqua vers la rivière. Le chemin se terminait sur une petite grève. Il se glissa entre les rochers et découvrit, sur un ancien bras de la rivière, une petite gravière pleine de coquillages que le courant avait dû déposer autrefois sur le rivage. Il remplit son panier d’osier et repartit vers sa maison en longeant la rive.
Lorsqu’il arriva chez lui, la vieille Honorine l’attendait devant la porte.
« Ferdinand, Ferdinand, entre vite ! Ta femme vient d’accoucher. C’est une petite fille. »
Ferdinand, bouleversé, posa sa sacoche et son panier et se précipita dans la chambre. Un petit bout de chou tout rose et tout fripé était là, emmailloté, au chevet de l’accouchée. Il prit dans ses bras le précieux paquet et déposa un baiser entre les langes.
« Avec mes coquillages, je vais te faire une fontaine de vie, ma beauté », murmura-t-il sur les paupières du bébé.


Septembre 1881
Ferdinand avait tenu sa promesse. La petite Rosalie gambadait maintenant autour de la « fontaine de vie ». A partir d’une ancienne source qui coulait au fond de son jardin, Ferdinand avait creusé un bassin de plus de six mètres de long. Sur les bords du bassin, il avait incrusté dans le ciment tous les galets qu’il avait rapportés en les disposant artistiquement. Au centre du bassin, il avait sculpté une sirène, dont les cheveux étaient des coquillages, et les écailles, des petits éclats de silex. Autour du bassin, une quantité d’animaux extraordinaires semblaient veiller sur la source d’eau claire. Près du rocher, il avait aménagé une cascade qui amenait l’eau au bassin, décorée de fleurs, de lianes et de coraux faits de petites pierres de rivière. Son voisin, le vieux Joseph, n’en croyait pas ses yeux.
« Quelle merveille ! Quel travail ! Quelle patience ! Ferdinand, tu peux être fier de toi. Jamais je n’aurais cru que tu aurais pu arriver jusque là. Et qu’est-ce que cela te fait, à toi, d’avoir enfin terminé ton ouvrage ? »
Ferdinand roula un peu de tabac entre ses doigts, glissa le tabac dans une feuille de papier jaune, passa sa langue sur le bord du papier, posa les yeux sur la cascade et dit, très calmement :
« Je crois que je vais faire une seconde cascade de l’autre côté, et puis une grotte par-dessus le bassin, qui passera entre les deux cascades. »

Le palais du facteur Cheval Le palais du facteur Cheval Le palais du facteur Cheval
Le palais du facteur Cheval (détails), 1879-1912

Avril 1889
Et Ferdinand avait continué. Il avait terminé la seconde cascade et bâti la grotte de rocailles comme une caverne des mille et une nuits, pleine de génies d’un autre temps. Sur les parois de la caverne, il avait gravé des dessins et des signes qui rappelaient les inscriptions des tombeaux égyptiens. Et tout autour de la caverne, des ours, des boas, des crocodiles ,des éléphants et des panthères semblaient garder l’entrée de la grotte.
L’étrange manège de Ferdinand avait fini par intriguer son entourage, et les gens du village se demandaient si le facteur n’était pas tombé sur la tête. Un homme qui passe son temps à porter des cailloux pour les entasser dans son jardin ne devait pas être bien normal. Il ne prenait même plus le temps de venir boire un verre au café, ce qui, pour ses anciens camarades, était bien la preuve qu’il était devenu fada. Mais Ferdinand ne se souciait pas de ce qu’on disait dans le village et la joie qu’il éprouvait à créer un univers de rêve était sa plus grande récompense.
Dix années s’étaient écoulées depuis qu’il avait commencé. La petite Rosalie était maintenant une grande fille et son petit frère Félicien commençait à aller à l’école. Il avait commencé à construire la façade. Elle faisait en tout vingt cinq mètres de longueur. Autour de la porte, il avait sculpté des cariatides qui faisaient près de trois mètres de hauteur et de chaque côté de la façade, deux escaliers en colimaçon. Il arrivait maintenant à la première terrasse
Juillet 1896
Petit à petit, les gens du pays commencèrent à regarder son ouvrage d’un autre œil. Ils passaient, comme ça, l’air de rien, pendant leur promenade du dimanche, et s’arrêtaient pour discuter un moment. Ils regardaient, très étonnés, la construction sortir de terre et ils se demandaient ce qu’il fallait en penser… Ferdinand, toujours aimable, leur montrait ses dernières inventions en leur expliquant ce qu’il avait voulu faire. Il leur parlait de temples Incas, de mythologies hindoues, de pyramides d’Egypte et de palais de d’Andalousie.
Il devenait de plus en plus évident que le pauvre facteur n’avait plus toute sa raison, mais il fallait bien reconnaître qu’il avait du courage et de la suite dans les idées. Ceux d’entre eux qui étaient maçons ne comprenaient pas comment un homme seul pouvait résoudre tant de difficultés, et les plus avisés ne pouvaient s’empêcher d’être séduits par tant de curiosités. Bientôt, le bruit courut dans toute la région qu’il y avait à Hauterives un original qui bâtissait un château extraordinaire dans son jardin, et il n’était pas rare de voir passer dans le village des inconnus s’intéressant à l’étrange personnage. Ferdinand avait gravé sur la façade ces mots qui résumaient son message :
« Passant, tout ce que tu vois est l’œuvre d’un paysan ».

Le palais du facteur ChevalLe palais du facteur ChevalLe palais du facteur Cheval
Le palais du facteur Cheval(vues d'ensemble), 1879-1912

Mai 1899
Ferdinand avait travaillé tout l’hiver comme un forcené. Rosalie s’était fiancée aux vendanges et il s’était juré que le jour de la noce, la façade serait terminée. Et le grand jour était arrivé. Devant l’édifice enfin achevé, on avait installé des planches sur des tréteaux. Rosalie et sa mère couvraient les tables de nappes blanches tandis que les voisines étaient à la cuisine. La famille du mari arriva en carriole ou à bicyclette. C’étaient des gens d’un autre village et beaucoup d’entre eux avaient entendu parler du fameux château. Mais tous, en arrivant, furent surpris par sa taille et par sa silhouette fantastique. Lorsque tout le monde fut réuni, Ferdinand prit la parole :
« Mes amis, ce jour est le plus beau jour de ma vie car il met à l’honneur mes deux plus grandes réussites. Il y a vingt ans exactement que naissait ma petite Rosalie, et vingt ans aussi que je posais la première pierre de ma fontaine de vie. Aujourd’hui, ma Rosalie est devenue une belle jeune fille, et ma fontaine un palais féerique. »

Son discours fut très applaudi et parmi les convives, il n’y avait plus personne pour penser qu’il avait perdu l’esprit. Au milieu des invités, Ferdinand eut la joie de retrouver son vieil ami Emile Roux, le barde alpin, grand faiseur de poésies. Pour fêter leurs retrouvailles, le poète improvisa une ode à son créateur qui commençait ainsi : « Ton palais, ton idéal… ». Et c’est depuis ce jour que Ferdinand Cheval surnomma son château « Le Palais Idéal ».

 

Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

Télécharger le PDF

 

Retour Petites histoires d'artistes