MAX ERNST (1891-1976)

Du rififi dans la peinture

Paris, 1919. Après la guerre de 1914, certains artistes rentrent d'exil,
d'autre reviennent du front…

Max Ernst n’arrivait pas à dormir. Depuis qu’il était revenu de la guerre, il ne parvenait plus à trouver le sommeil. Dans la chambre vide où il avait cherché refuge, il faisait des cauchemars terribles qui le réveillaient en sueur au milieu de la nuit, et il avait toutes les peines du monde à se rendormir.
En se levant pour allumer la lumière, il aperçut sur une étagère une revue que quelqu’un avait dû oublier là autrefois. C’était un catalogue d’ouvrages scolaires qui présentait toutes sortes de manuels pour l’école.

Il y avait des livres de lecture, des livres d’histoire et de géographie, des livres de sciences et de mathématiques.

Max Ernst Max Ernst Max Ernst
Max Ernst : Trois collages, 1920

Il tourna les pages du catalogue distraitement, et soudain, devant ses yeux embrumés, il vit tout se mélanger. Les ours blancs dansaient dans les forêts vierges, les mammouths se promenaient sur les plages et les coquilles des escargots étaient en forme de pyramide. Il saisit une paire de ciseaux et commença à découper les images.
Et pendant les nuits qui suivirent, il s’amusa à tout recoller selon sa propre imagination.
Au bout de quelques semaines, il avait retrouvé le sommeil et le goût de la vie.

 

Il se mit d’accord avec le libraire de son quartier pour exposer toutes ses créations et invita ses amis du groupe Dada à y participer pour l’occasion. Ce fut un fameux vernissage. Tous les Dada étaient là, en frac et en gants blancs. Dans la petite boutique obscure, éclairée par quelques bougies, Breton croquait des allumettes, Aragon miaulait à la fenêtre, Eluard et Tzara jouaient à cache-cache. Au centre de la pièce, Duchamp et Picabia n’arrêtaient pas de se serrer la main. Sur le pas de la porte, Desnos comptait les automobiles et Péret les perles des dames…

Au milieu de toute cette agitation, Max Ernst, sérieux comme un pape, accueillait les visiteurs. Il avait accroché aux murs ses étranges collages, recomposés dans une logique qui n’appartenait qu’à son imaginaire.
Selon la loi des artistes Dada.

Car les Dadaïstes ne supportaient plus les tableaux qu’on voyait dans les musées. Ils venaient de traverser la pire des catastrophes humaines, certains avaient connu l’horreur des tranchées. Ils savaient qu’ils auraient pu se retrouver sur le front, face à face, obligés de s’entretuer, et rêvaient maintenant d’un monde nouveau et différent. Pour eux, les œuvres d’art d’autrefois rappelaient trop les grands discours conventionnels qui avaient conduit l’Europe à sa perte.

Marcel Duchamp Francis Picabia
Marcel Duchamp : LHOOQ, 1919. Francis Picabia : L'œil cacodylate, 1921

D’ailleurs, dès la fin de la guerre, Marcel Duchamp avait signé une œuvre qui renvoyait définitivement les figures du passé aux oubliettes en dessinant sur une reproduction de la Joconde des moustaches et une barbichette. Et depuis ce temps, aucun Dada n’avait plus touché à un pinceau.
C’est l’année suivante que Francis Picabia accrocha sur son mur une toile où chacun était invité à déposer quelques mots ou un dessin. Tous avaient tenu à y participer et, selon la tradition Dada, l’œuvre fut baptisée d’un nom complètement saugrenu dans une joyeuse séance d’improvisations verbales.  
Mais bientôt, le groupe des Dada se scinda en deux et, au cours d’une mémorable bagarre qui laissa quelques blessés sur le carreau, le poète André Breton partit avec plusieurs de ses compagnons pour fonder un nouveau groupe, celui des Surréalistes. André Breton et ses amis se lancèrent à corps perdu dans des expériences nouvelles, à la recherche d’un langage inconnu. Ils commencèrent à se raconter les rêves qu’ils avaient faits et découvrirent, dans leur inconscient, des associations d’idées tout à fait inattendues qui soudain prenaient sens. Les poètes se mirent à écrire tout ce qui leur passait par la tête, sans réfléchir, selon la technique de l’écriture automatique…
Max Ernst, lui, continuait tranquillement ses expériences. Un jour, il trouva sur un trottoir une vieille porte de placard. Il colla sur le côté un petit portillon de bois qui avait dû servir à fermer une cage, et il utilisa ce support pour peindre une scène qui lui venait souvent en rêve, sans trop bien savoir si c’était un souvenir d’enfance. A cette époque, pour lui, chaque nouvelle création était une découverte car il ne savait jamais exactement l’aspect que prendrait l’œuvre finale. Lorsqu’elle était achevée, il cherchait dans les méandres de sa mémoire les images, les rêves ou les souvenirs que cela évoquait pour lui.

Max Ernst Max Ernst
Max Ernst : Deux enfants sont menacés par un rossignol, 1924. Vision provoquée par l'aspect nocturne de la porte St-Denis, 1927

Après les collages et les assemblages, il essaya les frottages. En frottant une feuille de papier sur son parquet avec une craie grasse, il s’aperçut qu’il pouvait obtenir de curieux effets de matière. Il prit les empreintes des feuilles des arbres, des écorces des troncs, des paniers d’osier, et de tout ce qui, autour de lui, présentait un peu de relief. Il se constitua ainsi une superbe collection de matières étranges.
Ensuite, il expérimenta les grattages : au lieu de frotter une feuille de papier sur un morceau de bois, par exemple, il appuyait directement le morceau de bois dans la peinture fraîche, ou grattait la peinture sèche sur les rainures du bois, ce qui donnait des effets tout à fait étonnants. Puis il découvrit les décalcomanies : en écrasant une tache de peinture entre deux feuilles de papier, il obtenait des surfaces colorées qui évoquaient des fonds marins ou des végétations luxuriantes.

Et pendant les années qui suivirent, Max Ernst créa, avec ses petits morceaux de papier, des paysages imaginaires, des villes étranges, des forêts mystérieuses et des univers fantastiques, comme on n’en avait jamais vu nulle part, ni dans l’art, ni dans la réalité… mais peut-être seulement en rêve.

 

Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

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