NORMAN ROCKWELL (1894-1978)

Le journal de Jimmy

Arlington, 1943. Aux Etats-Unis, les soldats s'apprêtent à partir en Europe.
Mais Jimmy a bien d'autres soucis…

Dimanche 6 septembre 1943
Vendredi soir, on avait décidé avec les copains d’aller voir le départ des soldats à la gare. Le grand Bobby était très fier parce que son frère venait de s’engager et qu’il allait partir en Europe et il n’arrêtait pas de nous casser les oreilles avec son frère. Alors donc, vendredi soir, j’ai couru à la maison pour poser mon cartable et prendre mon goûter, mais quand je suis arrivé, il y a tout l’atelier de Monsieur Norman, notre voisin, qui était en train de brûler. Il y avait des pompiers partout et tous les voisins autour qui couraient dans tous les sens. Monsieur Norman, il essayait de sortir de l’atelier tout ce qu’il pouvait trouver, mais à la fin, il n’y avait plus rien à sauver et on ne pouvait plus entrer parce que c’était trop dangereux. Ce soir-là, Monsieur Norman est resté tout seul devant son atelier tout brûlé et personne n’est arrivé à le faire rentrer chez lui.

 

NORMAN ROCKWELL
Pompiers volontaires, 1931

Lundi 7 septembre 1943
Hier, Maman n’arrêtait pas de pleurer. Elle disait que tout était parti en fumée et que tout le trésor avait été perdu. Alors moi, j’ai décidé de partir très loin pour gagner ma vie. Comme ça, Maman ne sera pas obligée de dépenser de l’argent pour s’occuper de moi. Quand je suis arrivé à la gare, je me suis aperçu que je n’avais pas pris mon déjeuner et que j’avais très faim. Alors je suis entré chez Harvey pour lui demander de me donner un gâteau et je lui ai dit que je le paierais la prochaine fois que je reviendrais à Arlington, quand je serai devenu riche. 
Mais Harvey a appelé le sergent Keller et le sergent Keller m’a ramené à la maison. Maman, elle était tellement contente de me voir qu’elle ne m’a même pas grondé. Le soir, elle m’a donné un cahier tout neuf pour que j’écrive mon journal. Comme ça, elle m’a dit, si un jour j’ai de la peine, je pourrai l’écrire dans mon cahier.

 

La fugue, 1958
La fugue, 1958

Mardi 8 septembre 1943
Monsieur Norman, c’est un artiste. Avant, je croyais qu’il ne dessinait que pour s’amuser, mais Maman m’a expliqué que les dessins de Monsieur Norman étaient très célèbres. Même que sur sa cheminée, il y a une photo de lui avec le Président Roosevelt quand il lui a donné la médaille du meilleur dessinateur. Maman dit que les dessins de Monsieur Norman sont des trésors et que c’est pour ça qu’elle était si triste hier. Heureusement, les dessins de Monsieur Norman, ils ont été imprimés dans des journaux, et alors, on peut encore les regarder.
Maman a toute la collection du Saturday Evening Post depuis même avant ma naissance. Ce soir, après le dîner, elle m’a montré les dessins de Monsieur Norman. Eh bien, presque toutes les couvertures du Saturday Evening Post, c’est lui qui les a dessinées.

 

Triple autoportrait,  1960
Triple autoportrait, 1960

Jeudi 17 septembre 1943
Aujourd’hui c’était l’anniversaire de la maîtresse et nous lui avons fait une surprise. Elle était très contente. On l’aime bien notre maîtresse. Elle est très gentille. Mais quelque fois aussi, elle est un peu sévère.
Moi, j’aime bien l’école parce que j’aime bien ma copine Sally. Sally, elle est très rigolote. Elle a des nattes et des taches de rousseur. Le grand Bobby, il dit que c’est moche, mais moi, j’aime bien les taches de rousseur.
Je n’aime pas le grand Bobby. Il n’arrête pas de nous casser les pieds parce qu’il veut toujours être le chef. Et d’abord, je n’aime pas les chefs.

 

L’anniversaire de la maîtresse, 1956
L'anniversaire de la maîtresse, 1956

Vendredi 18 septembre 1943
Hier, la maîtresse a apporté un gâteau à la crème pour son anniversaire. Et moi, j’avais apporté des bonbons et Sally du chocolat. La maman de Tom avait fait une tarte aux pommes et le papa de Caroline avait préparé des biscuits. Après la récréation, la maîtresse a dit qu’on pouvait manger autant qu’on voulait jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus. Moi, j’avais vraiment très faim et j’ai mangé tous les biscuits. Hier soir, je n’avais plus du tout d’appétit et Maman m’a dit d’aller me coucher. Je crois qu’elle n’était pas contente, Maman.

 

Samedi 26 septembre 1943
Monsieur Norman a trouvé un nouvel atelier pour travailler. Le directeur du Saturday Evening Post lui a acheté plein de nouvelles toiles, et des pinceaux et des crayons, et tous les amis du quartier lui ont donné des tables, des chaises et des lampes pour qu’il puisse dessiner. Comme il n’y avait pas d’école, je suis resté pour l’aider à déménager et c’était très amusant.
Après, Monsieur Norman s’est remis à son travail. C’est très difficile. Moi, je croyais qu’il faisait des petits dessins comme sur le Saturday Evening Post, mais Maman m’a expliqué qu’avant de faire les couvertures, il fallait faire beaucoup de dessins avec un fusain, et après, il y avait toute la peinture à mettre pour faire les couleurs. Les vraies peintures de Monsieur Norman sont beaucoup plus grandes et beaucoup plus belles que sur les couvertures du Saturday Evening Post.

 

La circulation, 1949
La circulation, 1949

Dimanche 4  octobre 1943
Aujourd’hui, je suis allé à la campagne avec Sally. Son papa a une grosse voiture et nous sommes tous montés dedans. Il y avait le papa de Sally qui conduisait la voiture, la maman de Sally qui nous donnait des tartines, le frère de Sally qui nous donnait des coups de pieds, et la mamy de Sally qui nous disait de nous tenir tranquilles.  En plus, il y avait le chien de Sally qui aboyait tout le temps et le petit frère de Sally qui pleurait. J’aime bien les promenades à la campagne. On peut mettre la tête par la fenêtre pour sentir le vent quand la voiture roule à toute allure.
On s’est amusés toute la journée à courir avec le chien et Sally.
Quand on est revenus à la maison, on était tellement fatigués que je n’ai même pas vu par où on est passés.


La  sortie, 1947
La sortie, 1947

Dimanche 11 octobre 1943
Le problème, avec l’incendie, c’est que Monsieur Norman a perdu toute sa collection de vieux habits. Moi, j’aime bien les vieux habits parce qu’on peut se déguiser en cow-boys ou en pirates. Mais Maman m’a expliqué que les vieux habits, ils servaient à Monsieur Norman pour illustrer les livres qui racontent les histoires d’autrefois. Et alors, depuis l’incendie, il ne peut plus faire de dessins d’autrefois. C’est très embêtant.  Je l’ai dit à Sally et Sally l’a dit à sa maman.
La maman de Sally l’a dit à la boulangère et la boulangère l’a dit au coiffeur. Et aujourd’hui, tous les voisins sont arrivés au nouvel atelier de Monsieur Norman avec plein de vieux habits qu’ils avaient été chercher dans leurs greniers. Et Monsieur Norman était très content parce qu’il pouvait recommencer à faire des dessins d’autrefois.

 

Les commères, 1948
Les commères, 1948

Mardi 20 octobre 1943
Hier soir, Monsieur Norman est venu me chercher et il m’a demandé si je voulais bien lui rendre un grand service. J’ai dit oui et il m’a dit de me coucher à plat ventre sur le tapis et de lire tranquillement mon livre préféré. J’aime bien rendre des services à Monsieur Norman. Pendant que je lisais L’Ile au trésor, lui, il me dessinait. Il me disait toujours de ne pas bouger et moi, je ne bougeais pas. Seulement, il fallait que je garde mes pieds bien en l’air tout le temps et ça, c’était très fatigant.
Finalement, Maman est arrivée en disant que ça suffisait comme ça et qu’il était tard et que je devais aller à l’école demain et elle a fermé le livre et elle m’a emmené me coucher.
J’aime bien travailler avec Monsieur Norman. Il m’a dit que quand il était petit, son père lui lisait les aventures de Tom Sawyer et que c’est à ce moment-là qu’il a commencé à dessiner.

 

Les sportifs, 1951
Les sportifs, 1951

Vendredi 14 novembre 1943
Aujourd’hui, on a eu entraînement. C’est le frère de Tom qui nous fait l’entraînement parce que la maîtresse, elle dit qu’elle a mal au dos. J’aime bien le frère de Tom. Tom, c’est mon meilleur copain. Naturellement, le grand Bobby a voulu faire le chef, et à la fin, on s’est tous disputés. Quand le frère de Tom est arrivé, le ballon avait disparu et on n’a jamais pu le retrouver. Alors le grand Bobby a dit que c’était de ma faute, et je lui ai dit qu’il n’était qu’un raciste et il a voulu me montrer s’il n’était qu’un raciste. Et Sally est arrivée et elle lui a dit que ce n’était pas très courageux de s’attaquer à ceux qui étaient plus petits que lui et qu’il était un lâche.
Quand l’entraînement s’est arrêté, on s’est tous retrouvés dans le bureau du directeur et on s’est fait drôlement gronder.

 

Devant le bureau du directeur, 1953
Devant le bureau du directeur, 1953

Samedi 7 décembre 1943
Ça y est, les soldats vont rentrer en permission à la maison pour Noël. Le grand Bobby, il est vraiment content. Il dit que son grand frère lui a écrit qu’il lui rapporterait un souvenir de Londres. Le père de Caroline a repeint toute sa maison pour fêter le retour de ses deux fils.
Maman dit que c’est grâce aux affiches de Monsieur Norman que nous allons gagner la guerre. Parce que quand il dessine, Monsieur Norman, tout le monde a envie d’aller se battre en Europe pour faire comme sur ses dessins.
Maman m’a dit que l’année dernière, il avait fait quatre grands tableaux pour représenter les libertés et qu’il y a eu tellement de visiteurs à l’exposition que ça a rapporté des millions de dollars pour aider l’armée à partir en Europe. Quand je raconterai ça à Sally, elle ne voudra pas me croire.

 

Rosie the riveter, 1943
Rosie the riveter, 1943

Samedi 14 décembre 1943
Ils sont arrivés par le train de six heures. Tout le monde était là. Moi, j’étais avec Tom et Sally. On attendait les frères de Caroline. Quand le train est arrivé, cela a été de la folie. Tout le monde s’embrassait.
Et puis j’ai vu un officier qui descendait du train et qui allait voir les parents de Bobby. Je sais pas ce qu’il leur a dit, mais les parents de Bobby se sont mis à pleurer. L’officier leur a donné un costume de soldat tout neuf avec une médaille. Il y avait aussi un petit soldat de bois, avec un grand bonnet noir pour Bobby.
Nous, on était vraiment très embêtés pour Bobby et on lui a dit de venir avec nous.
Il a gardé son soldat anglais dans ses mains pendant toute la soirée.

 

Le retour du héros, 1945
Le retour du héros, 1945

Dimanche 22 décembre 1943
C’est bientôt Noël. Il a neigé cette nuit et il y avait tellement de neige qu’on n’a pas pu aller à l’école. Alors on a mis nos bottes, nos gants et nos bonnets et on est sortis dehors pour jouer aux boules de neige. Il y avait Tom et Sally, Davis et Priscilla, Bobby et Caroline, et on a fait un très grand bonhomme de neige. Monsieur Norman est arrivé de New York avec des cadeaux plein les bras pour Maman et pour moi.
Il a dit que ses cartes de Noël avaient eu tellement de succès que tous les journaux voulaient qu’il fasse leur couverture pour les fêtes. Et que bientôt, il pourrait acheter un atelier plus grand dans un plus beau quartier.

Moi, j’espère bien que non !  J’aime bien aller dans l’atelier de Monsieur Norman après l’école. Et s’il s’en va, je ne le verrai plus. Et d’abord, je n’aime pas les beaux quartiers.

 

Carte de Noël, 1951
Carte de Noël, 1951

 

 

Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

Télécharger le PDF

 

Retour Petites histoires d'artistes