L'ART DES PREMIERS BERGERS

Quatre billes de terre

Tassili, vers 3500 av. J.-C. Avant le temps de l'écriture,
les pasteurs inventèrent des signes et des symboles…

 

Entre le pouce et l’index, Mahil roula une petite boule de terre. Puis une autre, et une autre encore, et puis encore une autre. Une bille pour la chèvre blanche, une bille pour la chèvre noire, une grosse bille pour le bouc, et une petite pour le chevreau. Il fit glisser les billes au creux de sa main et reprit son chemin…
L’hiver avait été très sec et il n’y avait plus assez d’herbe autour du campement. Joah lui avait dit :

Mahil mit les billes de terre au fond de son sac de cuir et se fit une promesse.
« Quand je reviendrai au campement, je montrerai à mon frère les billes de terre. Une bille pour la blanche, une bille pour la noire, une grosse pour le bouc et une petite pour le chevreau. Et il verra que je n’ai pas perdu le bétail. »

Fresque de Tassili n’Ajjer
Fresque de Tassili n'Ajjer : Le départ du chasseur, vers 3500 av. J.-C.

Il resta dans la montagne pendant toute la saison verte et vit passer plusieurs lunes. Le matin il cueillait des baies dans les buissons, pêchait quelques poissons ou chassait des petits animaux. Le soir, il allumait un feu et faisait cuire son repas. Les bêtes prospéraient. Le petit chevreau gambadait. Il était devenu presque aussi grand que sa mère.
La blanche avait fait deux petits…
A la saison sèche, lorsqu’il fut revenu au campement, il retrouva, au fond de son sac de cuir, les billes de terre et les montra à son frère. Une pour la blanche, une pour la noire, une grosse pour le bouc et une petite pour le chevreau. Joah prit les billes et les cacha soigneusement dans le creux d’un rocher, avec deux autres petites billes pour les deux biquets. Mais à la fin de l’hiver, quand il fut temps de repartir, ils ne trouvèrent plus les billes de terre.
Alors Mahil pris une grosse boule de terre bien grasse, il l’aplatit comme une galette, mit dessus autant de billes qu’ils avaient maintenant de chèvres et  un petit cube pour le bouc. Puis il referma la galette de terre pour faire une sorte de petit sac bien rond et il dit à son frère :

Pendant la saison verte, le vieux bouc tomba d’un rocher et Mahil ne put pas le sauver. Mais les petits mâles étaient devenus grands et il y eut beaucoup de nouveaux chevreaux. Un aigle en vola un, qui était resté trop loin de sa mère…
Quand Mahil revint au campement, aux premières sècheresses, ils cassèrent le sac de terre et ils virent, en faisant passer les chèvres une à une entre deux rochers, qu’il y avait bien plus de bêtes que de billes de terre.

Fresque de Tassili n’Ajjer
Fresque de Tassili n'Ajjer : Deux bergers, vers 3500 av. J.-C.

L’hiver suivant fut redoutable. Un vent glacial souffla sans arrêt, gelant le sol et asséchant les rivières. Il n’y avait plus d’herbe autour du campement et beaucoup de bêtes moururent. Joah comptait et recomptait les chèvres pour voir s’ils en avaient perdu, et chaque fois qu’il cassait le sac de terre, il fallait en refaire un.
Alors Mahil eut une idée : avant de refermer la galette de terre, il fit des marques avec les billes. Chaque bille imprima sur la terre fraîche un petit creux bien rond, et chaque cube une trace carrée. Ainsi, ils purent compter et recompter les bêtes sans avoir à casser le sac de terre.
Au printemps suivant, l’herbe était revenue en grande quantité et beaucoup de chevreaux naquirent. Ils les échangèrent contre deux jeunes vaches et firent pour chacune d’elles une petite boule de terre au sommet pointu. Le sac de terre devenait de plus en plus gros et de plus en plus lourd. Lorsque Mahil dût repartir dans la montagne, Joah lui dit :

Et c’est ainsi qu’ils firent.
A son retour, lorsqu’ils comptèrent les bêtes, Mahil dit à son frère :

Cet hiver-là fut très doux et ils prirent grand soin du bétail. Les vachettes eurent chacune un petit et donnèrent beaucoup de lait. Au moment de repartir pour la belle saison, il fallut recompter le troupeau, mais il avait tant prospéré que la galette de terre était devenue trop large pour fait un sac.

Et c’est ainsi qu’ils firent.
Lorsque Mahil revint de la montagne, il fit une galette bien épaisse pour compter les bêtes, mais il ne prit même plus la peine de faire les billes de terre. Il tailla un petit morceau de roseau et au fur et à mesure que les bêtes passaient entre les deux rochers, il marqua un rond pour chaque chèvre, puis un carré pour chaque bouc et enfin un point pour chaque vache, en rangeant bien les points, les carrés et les ronds pour les voir tous ensemble plus facilement.

Fresque de Tassili n’Ajjer Fresque de Tassili n’Ajjer
Fresque de Tassili n'Ajjer : Scènes de la vie pastorale, vers 3500 av. J.-C.

 

 

Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

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