LA DAME À LA LICORNE

Trois belles en ce jardin

Paris, vers 1484. À la fin du Moyen Âge, les grandes demeures
s'ornèrent de tapisseries et d'objets d'art…

 

Assis sur le bord d’une fontaine, Hugues songeait aux six cartons qu’il devait dessiner pour les nouvelles tapisseries du maître de maison. Messire Le Viste était absent et, en attendant son retour, il s’était mis à l’écart près d’un bosquet.
« Il faudra qu’il y ait un lion, pensa Hugues, car Messire Le Viste vient de la ville de Lyon… »

De lion, il n’en avait jamais vu de réel, mais on disait qu’ils ressemblaient à de gros chats avec une crinière sur la tête.

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Tapisserie de la dame à la licorne : Le lion, la licorne, la hallebarde

« Il faudra qu’il y ait une licorne, songea-t-il, car Messire Le Viste a grand désir de paraître de la noblesse et
 je ne connais rien de plus noble qu’une licorne. »
De licorne, il n’en avait jamais vu de réelle, mais on disait qu’elles avaient un corps de cheval et une longue corne sur le front.
 « Il faudra qu’il y ait une hallebarde avec les armoiries de Messire Le Viste, rouge à bande d’azur, chargée de trois croissants d’argent, car il a bien dit qu’il y tenait beaucoup. »
Un souffle de vent tiède apporta les parfums des fleurs du jardin et fit bruisser les branches d’un pin parasol. Près de lui, il sentit l’odeur d’une fleur d’oranger.
 « Il faudra qu’il y ait un jardin, se dit-il, avec un pin, un oranger, un chêne et un houx, comme ceux que je vois
 près de moi et mille fleurs de toutes les couleurs… »
Un petit lapin sortit d’un fourré et s’arrêta devant lui, tout étonné.
« Il y aura de jeunes lapins, et des renards, et des genettes, et des furets, et des civettes, des chats, des chiens et
 des agneaux, des chèvres, des vaches, et puis des singes, et même des léopards avec des taches sur le dos…
Il fut tiré de sa rêverie par un éclat de rire et aperçut, dans les reflets de la fontaine, la plus jolie des jeunes filles qu’il ait jamais vu de sa vie. Elle riait de son air songeur et Hugues rougit, confus de son étourderie. Elle dit, en faisant une légère révérence, que son père était de retour, qu’il avait encore fort à faire, mais qu’il pourrait bientôt le recevoir. Puis elle s’en alla comme elle était venue, sans faire de bruit.
Hugues se dit qu’il y aurait, sur la tapisserie, la jolie Claude en ce jardin, qu’elle tendrait à la licorne un miroir pour qu’elle y voie son image, et que le lion, écarquillant les yeux, regarderait avec plaisir toutes ces beautés de la nature.

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Tapisserie de la dame à la licorne : La Vue, L'Ouïe, Le Toucher

Il écoutait le chant des oiseaux qui piaillaient tout autour de lui dans les buissons et il se dit qu’il y aurait des oiseaux cachés dans les fleurs. Des faisans, des perdrix, des alouettes et des pies, des grues, des tourterelles et des pigeons ramiers…
Mais au milieu du chant des oiseaux, il entendit une voix légère et cristalline qui chantait une ballade et que le vent apportait jusqu’à lui. Et il se dit qu’il y mettrait encore une jeune fille jouant d’un instrument et que le lion et la licorne tendraient l’oreille, charmés par sa musique.

 

Quand apparut soudain, au détour d’un chemin, la plus douce et la plus gracieuse des demoiselles qu’il ait jamais vu de sa vie. Elle s’arrêta non loin de lui, appuyant sa main sur un arceau de pierre, et lui dit que son père avait encore tant à faire qu’il ne pouvait le recevoir avant une heure d’ici.
Puis elle repartit comme elle était venue, de sa démarche noble et digne. Hugues se dit qu’il dessinerait la belle Jeanne en ce jardin, qu’elle poserait délicatement une main sur la licorne, tandis que le lion caresserait de sa queue le tronc d’un oranger…
C’est alors qu’il vit approcher, tenant à la main une perruche, la plus vive, la plus gaie, la plus charmante des jouvencelles qu’il ait jamais vu de sa vie. Une jeune servante la suivait, accompagnée d’un petit chien, et offrit au jeune homme une coupe de dragées. La belle en saisit une délicatement, disant que son père l’invitait à sa table et Hugues décida qu’il y aurait aussi la délicieuse Geneviève en ce jardin, cueillant une dragée. Le lion en tirerait la langue de plaisir et un petit singe, à ses pieds, goûterait une cerise.

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Tapisserie de la dame à la licorne : Le Goût, L'Odorat, A mon seul désir

Chemin faisant, la jouvencelle jouait avec des fleurs qu’elle nattait en colliers et Hugues, tout étourdi par ces parfums, se dit qu’il y mettrait aussi la douce Geneviève tressant une couronne. Que le lion et la licorne humeraient avec délice l’air odorant, tandis qu’un petit singe respirerait une rose…

Lorsque Messire Le Viste lui demanda ce qu’il proposait dessiner sur ses tentures, Hugues répondit qu’il y pensait représenter les cinq sens et tous leurs délices. Mais quand Messire Le Viste lui demanda ce qu’il ferait de la sixième tenture, il répondit que nos cinq sens nous jouaient souvent bien des tours et que la dernière tapisserie nous rappellerait qu’on ne sent bien les choses qu’avec le cœur.

Et voici comment un artiste inconnu imagina, pour la gloire de Messire Le Viste et pour le divertissement de ses trois filles, le plus bel ensemble de tapisseries qu’on ait jamais vu dans Paris.

 

 

 

Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

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