L'ART DES AMÉRINDIENS

Le grand potlatch

Sitka, vers 1800. En Alaska, les peuples Tlingit s'apprêtent à fêter dignement le retour du printemps…

 

C’était un superbe canoë. Kodiak l’avait taillé dans le tronc d’un cèdre que les castors avaient abattu sur la rivière et l’avait peint aux couleurs du clan : jaune pour l’est, rouge pour l’ouest, blanc pour le sud et noir pour le nord. A l’avant du bateau, il avait représenté son totem, l’Oiseau-Tonnerre, comme celui qu’il portait au cou. Il l’avait construit tout seul, en secret, et l’avait bien caché dans les roseaux à l’abri du barrage des castors.
Ce serait le plus beau canoë du clan. Kodiak voulait qu’il soit digne d’un fils de chef. Car son père était le plus grand chef du peuple des Tlingits. Il était le seul à porter le nom de l’Oiseau-Tonnerre.
Ce matin-là, Kodiak avait terminé la peinture des pagaies avec un cercle rouge pour éloigner les mauvais esprits de la rivière. Après les fêtes de l’équinoxe, il le montrerait à son père. Il était sûr qu’il serait fier de lui.

Art des Tlingits :
Art des Tlingits : Totem et oiseau-tonnerre, Siska, Alaska

Lorsque Kodiak revint au village, son père l’attendait devant la Grande Maison. Les femmes étaient en train de préparer les festivités et les guerriers plantaient le totem de cérémonie sur la place. Son père me fit asseoir devant de lui et traça, de ses doigts, les peintures du clan sur son visage.

Il contempla les peintures sur le visage de Kodiak et son regard s’assombrit. Il dit gravement :

Une clameur s’éleva du côté du rivage. Le clan de l’Ours arrivait au loin, les barques alourdies de victuailles et de présents. Le Grand Ours mit pied à terre et Oiseau-Tonnerre lui donna l’accolade. Puis il lui posa la main sur l’épaule, le regarda dans les yeux et dit simplement : « Soyez les bienvenus ! »
Derrière leur chef, les guerriers arrivaient, suivis des femmes et des enfants. Tous avaient les bras chargés de sacs et de pots. Ils déposèrent sur le rivage cent sacs de maïs et cent sacs de haricots rouges. Les guerriers du clan allèrent à leur rencontre et déposèrent près des bateaux cent couvertures de laine et cent peaux de caribous.
La grande fête du Potlatch pouvait commencer.

Art des Tlingits :Art des Tlingits :
Art des Tlingits : Manteau de cérémonie, Masque de cérémonie articulé, Siska, Alaska

Devant la Grande Maison, les Tlingits s’étaient assemblés. A gauche, les femmes des deux clans, à droite, tous les guerriers. Oiseau-Tonnerre fit un discours pour accueillir les invités. Il parla de l’honneur des Tlingits, souhaita au clan de l’Ours bonne pêche et bonne récolte et demanda à l’esprit des eaux de protéger le frai des saumons.
Grand Ours répondit à son discours en souhaitant à son clan longue vie et prospérité et offrit à chacun des jeunes guerriers un couteau incrusté de coquilles d’abalone. Oiseau-Tonnerre offrit à chacun des guerriers de l’Ours une chemise brodée puis il leva sa lance et donna le signal de la danse du Soleil…
Le repas se prolongea jusqu’au soir. Jamais Kodiak n’avait vu autant de nourriture. Les plats les plus raffinés et les mets les plus relevés défilaient de mains en mains pour que tous puissent y goûter. Chaque clan avait préparé ce qu’il avait de meilleur et mettait un point d’honneur à ce que tout fut apprécié.
Lorsque le soleil se posa sur la rivière, Oiseau-Tonnerre prit le tambour de cérémonie et les guerriers chantèrent jusqu’à ce que le soleil eût disparu au fond de l’eau. On  alluma un grand feu qui montait jusqu’aux étoiles. Les deux chefs avaient revêtu leur costume d’apparat pour le grand rituel sacré. Grand Ours offrit à Oiseau-Tonnerre une parure de chaman ornée de plumes d’aigles et Oiseau-Tonnerre, pour le remercier, lui offrit son plus beau masque. C’était un masque qui représentait le dieu-totem du clan et dont le bec pouvait s’ouvrir et se fermer à volonté.                            
A leur tour, les guerriers échangèrent leurs parures de guerre, tandis que les femmes s’offraient entre elles leurs plus belles broderies et leurs plus beaux tissages.
Le grand rituel sacré dura toute la nuit. Tour à tour les deux clans offrirent à leurs hôtes leurs chants les plus puissants et leurs danses les plus impressionnantes, tandis que les tambours des deux familles rivalisaient de rythmes et de sonorités. Les premières lueurs de l’aube s’élevèrent sur le village, marquant la fin des festivités. Oiseau-Tonnerre et Grand Ours se dirigèrent vers le rivage, devisant comme de vieux amis. Derrière eux les deux clans, unis par les rituels de cette longue nuit, marchaient ensemble toutes générations mêlées. Au bord du rivage, ils formèrent un grand cercle et chantèrent le chant de la séparation.
Oiseau-Tonnerre prit Grand Ours dans ses bras et lui donna l’accolade, puis il lui mit une main sur l’épaule et lui souhaita bon voyage. Il était heureux d’avoir si bien reçu ses hôtes et son visage rayonnait de fierté.
Alors Grand Ours, saisissant des deux mains le collier qu’il portait, le passa au cou de son hôte…

… Quelque chose passa dans les yeux de Oiseau-Tonnerre. Quelque chose de silencieux, quelque chose d’invisible, quelque chose de terrible. Quelque chose que personne ne perçut, sauf Kodiak. L’éclair d’un instant, il vit, dans le regard de son père, passer l’ombre de la honte et l’éclat de la défaite : il n’avait rien prévu de plus beau à offrir.

Art des Tlingits :
Art des Tlingits : Canoé taillé dans un tronc, Siska, Alaska

Il était là, étincelant dans la lumière du matin, rouge pour l’ouest, jaune pour l’est, blanc pour le sud et noir pour le nord, avec ses deux pagaies cerclées de rouge pour éloigner les mauvais esprits. Un immense hourra souleva les deux clans. Les guerriers levèrent leur lance et portèrent Kodiak en triomphe. En se retournant, il vit, pour la première fois, une larme dans les yeux de son père. Les barques du clan de l’Ours s’éloignèrent, glissant sur le fleuve en grappes silencieuses. Le fils du Grand Ours sauta dans le canoë. Il fit à Kodiak un signe d’amitié et, d’un coup de rames vigoureux, se dirigea vers la tête du cortège…
Et depuis ce jour, tous les Tlingits appelèrent Kodiak « L’Oiseau-Tonnerre qui franchit les rivières ».

Ce récit s'inspire des recherches ethnologiques sur la tradition du potlatch.

 

 

Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

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