LES ABORIGÈNES

Les passeurs du temps

Papunya, 1971. Pour garder la mémoire de leurs ancêtres,
les Aborigènes se transmettent leurs rêves…

 

L’Ancien parlait lentement, d’une voix forte et chantante, nous emportant dans le Temps du Rêve. Il parlait des Grands Ancêtres, de Yurlunggur, le serpent Python-Arc-en-Ciel, et de son combat pour donner à la terre encore un peu de pluie, encore une rivière, encore quelques points d’eau pour que les hommes vivent. Son doigt traçait sur le sol, au rythme de ses paroles, des traits, des points, des cercles. Là un rocher, là un point d’eau, là un campement…
Il psalmodiait au rythme des spirales qu’il dessinait sur le sable, sans jamais hésiter, ni sur les mots, ni sur les signes, inscrivant le sens de ses paroles dans les sinuosités de la terre…
Nous étions tous assis en rond autour de lui, les hommes, les femmes et les enfants, et nous écoutions le Rêve de l’Ancien en suivant sur le sable le déroulement du récit et les traces de ses pas, comme autant de points blancs circulant d’un signe à un autre. Tous ensemble nous reprenions ses incantations et nos voix répondaient au balancement de ses phrases.

Peinture de Papunya :Peinture de Papunya :
Peinture de Papunya : Le rêve du serpent, Trous d'eau dans le désert, acrylique sur toile, xxe siècle

Monsieur Bardon s’était assis à côté de nous. Il transpirait à grosses gouttes sous son chapeau colonial et son teint était cramoisi. C’était la première fois qu’un blanc assistait à nos Corroborees. Monsieur Bardon était notre nouvel instituteur. Nous l’aimions bien. Il n’était pas comme les autres maîtres. Il ne nous battait pas, il ne se moquait pas de nous, il ne nous insultait pas et quelquefois même, lorsque nous racontions en classe les histoires de nos voyages, il nous écoutait et nous posait des questions.
Quelques jours plus tôt, il était venu voir les Aînés du campement et ils avaient eu une longue conversation. Puis les Aînés avaient appelé les hommes et les femmes du clan et il y eut encore une longue discussion.
Le lendemain matin, l’Ancien vint nous trouver :

L’Ancien parlait de son voyage. Il nous raconta les funérailles d’un clan voisin, l’attaque d’un grand wallaby, le retour des oiseaux migrateurs qui annonçaient l’arrivée des poissons, il nous montra où il avait vu un troupeau d’émeus, en dessinant leurs traces sur le sol…
Il acheva son histoire exactement au même instant qu’il termina son dessin, puis, d’un geste indifférent, presque machinal, balaya le sable du revers de la main, effaçant à jamais les traces de son récit. Le maître étouffa un cri :

Le lendemain, lorsque nous sommes arrivés à l’école, le maître faisait les cent pas devant le mur de la classe. Il semblait très préoccupé. Il se tourna vers nous et dit :

Nous nous sommes regardés, effarés. Peindre sur un mur ?  Quelle drôle d’idée ! On n’a jamais vu ça. Peindre sur un mur, cela ne sert à rien, cela n’a aucun sens.
Nous lui avons répondu tous ensemble que c’était impossible, que nous n’étions pas habilités à peindre un Rêve, que les Rêves appartenaient aux anciens et qu’ils ne les transmettaient en héritage qu’à ceux qu’ils avaient désignés, que ce seront nos pères qui nous donneront un jour la mission de garder un Rêve et que ce seront nos mères qui nous donneront l’autorisation d’en faire usage, que nous étions encore beaucoup trop jeunes et que de toute façon les Rêves de notre clan étaient secrets, qu’il n’était pas question de les peindre pour des blancs, que cela n’aurait aucun sens et que cela ne servirait à rien.

Peinture de Papunya :Peinture de Papunya :
Peinture de Papunya : Peinture à points, Un rêve, acrylique sur toile, xxe siècle

Pendant toute la matinée, le maître resta très préoccupé et nous avions l’impression qu’il était un peu fâché. Il nous fit faire la plus longue dictée qu’on n’ait jamais faite de toute notre vie et la correction se passa dans un silence terriblement pesant. A la récréation, il ne joua pas avec nous. Il regardait le mur de la classe en faisant les cent pas devant et ce n’était pas difficile de deviner à quoi il pensait.  Devant l’école, il y avait une grande pelouse et les trois jardiniers du village étaient en train de préparer des plantations. C’étaient des hommes de notre clan qui travaillaient pour les blancs. Le maître alla les trouver et ils eurent une grande conversation.
Ce matin-là, nous avons eu la plus longue récréation de toute notre vie.
Le soir, dans la cabane en tôle qui nous servait de lieu de rassemblement, tous les membres du clan se sont réunis et ils ont discuté toute la nuit. Il y avait les trois jardiniers, qui disaient qu’il fallait faire la peinture sur le mur. Il y avait les Aînés, qui étaient scandalisés à l’idée même qu’on puisse y penser. Et puis il y avait tous les autres, qui se posaient sérieusement la question. On s’était toujours méfiés des blancs et personne, dans le clan, n’avait envie de leur faire plaisir.
Mais l’instituteur n’était pas comme les autres.

Le lendemain matin, l’Ancien vint nous trouver :

Peinture de Papunya :
Peinture de Papunya : Le rêve de la fourmi à miel, acrylique sur toile, xxe siècle

Le jour suivant, les trois jardiniers arrivèrent à l’école avec les terres, le charbon et les pierres qui servaient à fabriquer les couleurs, mais le maître avait acheté des pots de peinture, comme pour peindre les maisons. Il disait que cela tiendrait  mieux sur le mur de l’école.  L’Ancien commença à peindre. Il ne savait pas peindre sur un mur. Il ne savait pas peindre en silence. Il prit les pâtes colorées que les jardiniers avaient préparées, et seul, à voix murmurée, avec une gravité que nous ne lui avions jamais connue, il refit tous les gestes qu’il avait appris de ses ancêtres et traça sur le sol de la cour de récréation les signes sacrés du Rêve-de-la-Fourmi-à-Miel.
Lorsque le Rêve fut accompli, il occupait presque tout l’espace de nos jeux.

 

Alors, avec les gestes hésitants d’un écolier qui apprend à écrire, Tjapaltjarri, le plus jeune des jardiniers, essaya, du mieux qu’il put, de reproduire, sur le mur de la classe, les sinuosités du Rêve de l’Ancien. Puis il fallut peindre le mur.
Tjakamarra, qui avait été employé à réparer des maisons, prit la direction des opérations. Le maître avait apporté des couleurs qui ressemblaient à celles de notre clan. Le noir du charbon, les ocres de la plaine, le rouge des falaises et le blanc des déjections du serpent arc-en-ciel que les chasseurs rapportaient du désert. Les trois jardiniers recouvrirent le dessin en suivant les couleurs du Rêve de l’Ancien.
Et lui, l’Ancien, il regardait tout cela, hochant la tête, et prononçant à voix basse, pour lui tout seul, les mots sacrés des ancêtres qui s’inscrivaient peu à peu sur le mur.
A partir ce jour, plus rien dans notre vie ne fut comme avant. Des journalistes vinrent de la ville pour prendre des photos du Rêve-de-la-Fourmi-à-Miel. Notre petite école était devenue un objet de curiosité pour les touristes et il n’y eut pas un jour où le maître ne dut interrompre sa leçon pour montrer la peinture du mur à des visiteurs.

 

Les aînés du campement disent que nous avons trahi le Rêve de nos ancêtres et que de grands malheurs vont s’abattre sur nous. Mais, nous, nous savons bien que c’est depuis ce jour-là que les blancs ont commencé à nous respecter. Car nous leur avons fait don de nos connaissances.

Peinture de Papunya :
Peinture de Papunya : Le rêve de la voie lactée et des sept sœurs, acrylique sur toile, xxe siècle

Aujourd’hui, avec nos frères et nos sœurs, nous avons créé un petit atelier de peinture et nous peignons sur des toiles ou des écorces d’eucalyptus les Rêves que nos pères nous ont transmis. Bien sûr, ce ne sont plus des œuvres de parole, bien sûr, ce ne sont plus des pratiques secrètes.
Maintenant, nous peignons à l’acrylique, comme les Européens. Mais nous avons un peu d’argent à partager avec le clan, et nous savons que, plus jamais, personne ne nous traitera comme des chiens.

Ce récit s'appuie sur des faits réels.

 

 

Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

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