ROBERT SMITHSON  (1938-1973)

Sous les pavés la plage

Grand Lac Salé, 1970.
Aux Etats-Unis, de plus en plus d’artistes commencent à sortir de leurs ateliers…

 

Comme tous les jeunes artistes de sa génération, Robert Smithson avait étudié les œuvres d’art des grands maîtres dans les musées. Mais pour lui, l’art n’avait rien à faire dans ces monuments austères et confinés.

Robert Smithson voulait créer un art vivant. Un art dans la vraie vie. Un art dans l’espace réel.

Car Robert Smithson était curieux du monde. Il adorait parcourir les chemins inconnus et les contrées sauvages.

Au Mexique, au Chili, au Pérou, aux Etats-Unis même, ses pas le menaient toujours plus loin à la recherche de la vraie nature, celle qui n’était pas encore abîmée par les hommes. Il aimait aussi explorer les ruines industrielles, les friches urbaines abandonnées, où la végétation avait repris ses droits.


Robert SmithsonRobert SmithsonRobert Smithson
Robert Smithson : Continent hypothétique, 1989. Arbre inversé, 1969. Déplacement de miroirs, 1969

Lorsque Robert Smithson décida de se lancer dans la sculpture, il ne s’attaqua pas à un bloc de pierre, mais à la nature toute entière. Il déversa une coulée d’asphalte sur une colline, créa des îles artificielles dans les rivières, retourna des arbres la tête en bas, et planta des miroirs au sol pour faire entrer le ciel sur la terre.

Un jour, il découvrit les paysages grandioses du Lac Salé, au pied des Montagnes Rocheuses. C’était un lac très ancien, peuplé autrefois de grands dinosaures, probablement les restes d’une mer primitive. Ses eaux étaient tellemnt salées qu’elles semblaient teintées de rose, à cause des minuscules alques rouges qui s’y étaient développées.

Au centre du lac, un tourbillon entraînait, disait-on, les courants sous-marins dans un mouvement perpétuel.

Robert SmithsonRobert SmithsonRobert Smithson
Robert Smithson : Au bord du Lac Salé, 1970. Projet pour Spiral Jetty, 1970. Sur la Spiral Jetty, 1970

Robert Smithson avait toujours été fasciné par les spirales, ces figures au tracé pur, à la recherche de leur centre.

Il décida de construire, dans les eaux du Lac Salé, le long d’une côte presqu’inaccessible, une gigantesque œuvre d’art, comme une grande jetée spiralée.

Après de savants calculs, il parvint à établir le tracé de la jetée et commença à la réaliser au mois d’avril 1970.

Il n’avait pas plu depuis plusieurs mois et le niveau de l’eau était très bas.

Engagé dans l’eau saumâtre jusqu’à la ceinture, Robert Smithson arpentait le marécage en suivant le parcours d’une spirale imaginaire. Tous les deux mètres, il plantait des poteaux de bois et les reliait les uns aux autres par une corde pour fixer les contours du terrassement.

La jetée, une fois terminée, devait mesurer 500 mètres de longueur et 5 mètres de largeur.

Robert Smithson embaucha une centaine d’ouvriers et loua une pelleteuse, un tracteur et deux camions à benne.

Pour réaliser son œuvre, il fit livrer sur la berge 6 783 tonnes de terre.

Et pendant six jours de suite, les pieds dans la vase, les mains dans le sel, Robert Smithson et son équipe accumulèrent, au fond du lac une énorme masse de terre, de boue, de bois, de cristaux de sel et de roches basaltiques, noires et brillantes comme du mica, arrachées au rivage.

La largeur de la jetée permettait tout juste le passage d’un véhicule à chenilles. Les camions devaient s’engager à reculons sur les premiers mètres du promontoire pour déverser leur chargement sur le tronçon suivant.

Plus la construction avançait, plus la manœuvre était difficile, car les conducteurs devaient respecter la courbure parfaite du fragile édifice.

Robert Smithson était à la fois l’artiste, l’ingénieur, le maître d’œuvre et le chef d’équipe.

Mais le résultat en valait la peine : au cœur du Grand Lac Salé, s’élançait maintenant une majestueuse jetée enroulée en spirale autour de ses eaux colorées.

Robert Smithson avait réussi à redonner au site, détérioré par les exploitations minières, la noblesse d’une œuvre d’art naturelle, comme une immense échine issue de la préhistoire.



Robert Smithson Robert Smithson Robert Smithson
Robert Smithson : Spiral Jetty à sa création, 1970. Spiral Jetty submergée, 2002. Spiral Jetty réapparue, 2004

Les touristes affluèrent et les photographes prirent l’habitude de survoler la jetée pour observer ses évolutions.

Les eaux du lac montaient et descendaient, au gré des sécheresses et des intempéries, variant constamment de couleur . Chaque saison nouvelle apportait à l’édifice quelque chose d’inattendu dans ce mariage étrange entre art et nature…

Robert Smithson, mourut trois ans plus tard, dans un accident d’avion, alors qu’il faisait des repérages au-dessus du désert du Texas pour un nouveau projet.

L’année suivante, la jetée fut totalement submergée par les eaux du lac et disparut pendant trente ans.

Puis, en 2004, il y eut en Amérique une grande sécheresse, et la jetée réapparut, toute blanche de sel.

Monumentale et éphémère, elle reste le symbole de l’aventure extraordinaire du Land Art, l’art de la Terre.

 

 

Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

Télécharger le PDF

Retour Petites histoires d'artistes