ERNEST PIGNON-ERNEST (1942- )

Les murmures de la ville

Paris, 1979.
C’est bien connu, dans les grandes villes, il est interdit d’afficher sur les murs…

 

Boulevard Saint-Michel. Il est plus de minuit. Les derniers noctambules rentrent chez eux par petit groupes. Dans la brume, on aperçoit un étudiant qui s’apprête à coller une affiche. Arrive un car de police. Le brigadier descend et invective le contrevenant. Comme il ne semble pas décidé à obtempérer, les autres policiers arrivent en renfort.

- Oh, mais c’est Rimbaud !, s’écrie le plus jeune des agents.

- Oui, c’est Rimbaud, explique l’étudiant. Je voulais afficher son portrait sur les murs pour lui rendre hommage. J’en ai déjà mis une série dans les rues de Charleville, où il a passé son enfance…

Le jeune policier aperçoit par terre un paquet d’affiches à moitié déroulées.

- Ils sont superbes vos dessins. Est-ce que je peux en avoir un ?

Les autres policiers suivent la scène, interloqués. Rimbaud, bien sûr, ils en ont déjà entendu parler, mais de là à reconnaitre son portrait sous un réverbère…

- Bon, eh bien, collez-la votre affiche, si vous y tenez tant ! grommelle le brigadier, un peu vexé, en s’éloignant.



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Ernest Pignon-Ernest : Le parcours Rimbaud, Charleville-Paris, 1978-79

Le lendemain matin, à l’heure du premier métro, les passants découvirent sur les murs de la ville une centaine d’affiches évoquant la silhouette familière de Rimbaud, encore adolescent, comme si son fantôme était revenu arpenter les rues de Paris pendant la nuit.

On était encore dans les glorieuses années d’après-guerre et Paris se hérissait de grands chantiers immobiliers. Un à un, les îlots misérables des vieux quartiers étaient démolis et remplacés par des immeubles flambant neufs aux loyers beaucoup plus élevés. Tous ces beaux programmes jetaient à la rue des milliers de Parisiens qui n’avaient plus les moyens de s’y reloger. Comme beaucoup de ses camarades, Ernest Pignon-Ernest était bouleversé par la détresse de ces familles délogées. Il voulait absolument faire quelque chose pour témoigner.

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Ernest Pignon-Ernest : Les Expulsés, Paris, 1979

Il dessina au fusain un de ces couples modestes, sans âge, portant leurs maigres bagages, seules traces de leur passé. Puis il imprima le dessin en des centaines d’exemplaires sur du papier journal recyclé.

Au coin des rues, sur les places, de nombreux bâtiments exhibaient leur façade éventrée. Car chaque fois qu’un immeuble était vidé de ses habitants, il était aussitôt abattu, laissant apparaitre, sur le mur mitoyen, le papier bleu d’une chambre, la trace d’un lavabo, les restes d’un plancher, les marques d’une cloison.

La nuit, Ernest Pignon-Ernest allait placarder ses affiches « grandeur nature » dans ces vestiges abandonnés, redonnant, pour quelque temps, un peu de présence et de dignité aux expulsés.

En voyant ces images fragiles et éphémères, les passants ne pouvaient s’empêcher de repenser aux souvenirs de l’exode, aux expatriés, aux rapatriés, aux victimes silencieuses des guerres.

Et puis, le vent, la pluie, les gamins qui passaient, détruisaient peu à peu les affiches, laissant quelques lambeaux accrochés aux décombres.

Après les expulsés, il y eut les sans-papiers, le racisme, le chômage, les marchands de sommeil.

Partout où il passait, Ernest Pignon-Ernest faisait parler les murs, exhalait leurs secrets, leur mémoire enfouie.

Pour financer ses affiches, il vendait ses dessins, qui commençaient à être très appréciés par les collectionneurs.

Quand il allait à Naples, Ernest Pignon-Ernest aimait se promener dans les quartiers populaires en s’imprégnant de l’atmosphère, des couleurs, des sons, des odeurs, de la lumière. Il rêvait au passé de la vieille cité en longeant les palais délabrés, en passant sous les porches sombres. Il pensait souvent au Caravage, qui avait vécu là ses dernières années. Il commença à dessiner les images qui lui venaient à l’esprit pendant ses flâneries.

Lorsqu’il avait fini un dessin, il allait le coller la nuit sur un mur, dans une fenêtre aveugle, une porte condamnée, un soupirail, une encoignure. Il prenait bien soin d’intégrer l’image dans la peau des murs pour accentuer l’effet de trompe l’œil, n’hésitant pas à déchirer le papier pour le faire entrer dans une embrasure. Et on raconte qu’un matin quelques matrones apercevant sous une arcade une Vierge endormie avaient sincèrement cru à un miracle…

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Ernest Pignon-Ernest : Femme et enfant, David et Goliath, Femme au linge, Naples, 1988-1995

Ernest Pignon-Ernest ne signait jamais ses dessins. Car son œuvre n’était pas faite d’une seule image ou d’une simple installation. Il y avait aussi les rues de Naples. L’œuvre se prolongeait sur les murs avec les traces du passé, elle se prolongeait dans la vie avec les jeux des enfants, elle se prolongeait dans la ville avec les ruelles du parcours, elle se prolongeait dans le temps avec les déchirements…

Au fil des ans, les affiches d’Ernest Pignon-Ernest entrèrent dans l’histoire de la ville.

Ils accompagnaient le quotidien des Napolitains et guidaient les pas des touristes.

Il y eut de nombreuses photos, qui donnèrent à ces rues lépreuses presque autant de célébrité que les palais princiers.

Mais Ernest Pignon-Ernest n’était déjà plus là. Il était reparti pour Calcutta, New York, ou les ghettos de Soweto…


 

 

Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

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