JEAN TINGUELY (1925-1991) - NIKI DE SAINT-PHALLE (1930-2002)

Fontaine de Jouvence

Paris, 1982.
À Beaubourg, l’ouverture du Centre Pompidou a fait l’effet d’un coup de tonnerre…

 

Depuis que le Centre Georges Pompidou était sorti de terre, l’art contemporain avait fait une entrée fracassante au cœur du vieux Paris. Par souci de modernité, les architectes avaient eu l’idée révolutionnaire de laisser toutes les canalisations apparentes et de les peindre avec des couleurs vives.

Si bien que les habitants du quartier avaient rebaptisé ce nouveau temple de l’art « Notre-Dame de la Tuyauterie ».


Renzo Piano et Richard RogersRenzo Piano et Richard Rogerséglise de Saint-Merry
Renzo Piano et Richard Rogers : Centre Georges Pompidou, 1977. L’église de Saint-Merry, xvie s

Entre les façades bariolées du Centre Pompidou et les arcades gothiques de l’église Saint-Merry, s’étendait un terrain vague, sous lequel on avait installé les studios de l’IRCAM, le centre de musique contemporaine. En hommage au célèbre musicien russe, la placette avait été nommée Place Igor Stravinsky. On décida d’y construire une fontaine.

Restait maintenant à lui trouver une structure, un décor, et une destination. Georges Pompidou confia cette mission à deux jeunes artistes « nouveaux réalistes », Jean Tinguely et Niki de Saint-Phalle.

Lorsqu’il était enfant, Tinguely passait son temps à construire sur la rivière des petites machines de bois qui tournaient au gré du courant. En grandissant, il avait oublié sa rivière mais il avait gardé sa passion pour la mécanique. Et depuis qu’il était à Paris, il fabriquait dans son garage des machines folles, délirantes, incroyables, avec des fils de fer, des allumettes, des bouts de carton, des roues, des plumes, des courroies, des poulies, des ressorts, des sonnettes, des tendeurs, des bidons, des morceaux de carrosserie et des moteurs de mobylettes.

En ce temps-là, il suffisait de se promener dans Paris pour trouver toutes sortes de matériaux de récupération, rebuts de la société de consommation.

Niki de Saint-Phalle, elle, construisait des grosses « Nanas » très colorées dont certaines étaient si grandes qu’on pouvait y pénétrer. Depuis qu’ils s’étaient rencontrés, Niki et Tinguely ne se quittaient plus et travaillaient ensemble. Les engins diaboliques de Tinguely se mariaient à merveille avec les volumes sensuels de Niki.

Pour inscrire la fontaine dans l’esprit très particulier du lieu, Niki commença à modeler des petites statuettes qui rappelaient toutes, d’une manière ou d’une autre, la musique de Stravinsky. Il y avait la sirène, l’éléphant, le rossignol, le serpent, l’oiseau de feu, un cœur, une clé de sol, un chapeau de clown et un baiser.

Jean Tinguely et Niki de Saint-PhalleJean Tinguely et Niki de Saint-PhalleJean Tinguely et Niki de Saint-Phalle
Jean Tinguely et Niki de Saint-Phalle : L’oiseau de feu, 1983. Projet pour la fontaine, 1983. Nana et jeux d’eau, 1983

Tinguely regardait, commentait, posait des questions, proposait des formes nouvelles, cherchait comment animer les maquettes, et, en confrontant leurs trouvailles et leurs idées, ils voyaient leur projet, peu à peu, se dessiner…

Les sculptures de Niki seraient peinturlurées comme des bonbons acidulés et tourneraient selon des rythmes aléatoires dont Tinguely avait le secret. Au milieu de ces figures aux couleurs de carnaval, les sculptures mécaniques et sonores de Tinguely feraient un contrepoids plus sombre et plus métallique.

Autour des mobiles en mouvement jailliraient des jeux d’eau, dans un feu d’artifice de gerbes irisées.

Les problèmes artistiques et techniques étaient très nombreux et semblaient parfois insurmontables. Comment relier ces deux bâtiments, l’un gothique, l’autre ultramoderne, sans risquer de les défigurer ? Comment construire une grande fontaine sur le toit de l’IRCAM sans risquer de le faire s’effondrer ?

Ils décidèrent finalement d’aménager un large bassin d’acier rectangulaire à fond plat et d’y mettre très peu d’eau. Pour donner une impression de profondeur, ils peindraient le fond en noir, comme les machines de Tinguely.

Les sculptures de Niki, rondes et légères, seraient en polyester.

Les travaux commencèrent au début de l’hiver. Un hiver rude et long, particulièrement froid. Le travail était difficile, mais Niki et Tinguely furent étonnés par l’enthousiasme de l’équipe. Car les ouvriers, les assistants, les techniciens et les ingénieurs avaient le sentiment, malgré l’hiver glacial, de participer à une création extraordinaire et jubilatoire. Tout y était joyeux, ludique, dynamique et créatif, comme dans un rêve d’enfant.

Jean Tinguely et Niki de Saint-Phalle
Jean Tinguely et Niki de Saint-Phalle : L’oiseau de feu, 1983. Projet pour la fontaine, 1983. Nana et jeux d’eau, 1983

Le soir de l’inauguration, le Tout-Paris était venu pour découvrir l’installation.

Le Président et les ministres, les musiciens et les artistes, les collectionneurs et les galeristes…

Le succès fut total.

Au plaisir des yeux se mêlaient celui des sons et celui de l’eau.

Les invités, assis autour du bassin, regardaient les machines tournoyer, virevolter, danser, éclabousser, comme dans un spectacle de cirque.

Il parait que la fête dura toute la nuit.

Et depuis, la fontaine Stravinsky, cachée au cœur du vieux Paris, entre Beaubourg et Saint-Merry, est devenue le lieu de rendez-vous des amoureux et des enfants, des Parisiens et des touristes, des marchands de glaces et des vendeurs de crêpes, des chanteurs de rues, des peintres de trottoirs, des poètes, des jongleurs et des acrobates.


 

 

Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

Télécharger le PDF

Retour Petites histoires d'artistes