OUSMANE SOW (1935- )

Les hommes de boue

Dakar, 1988.
Sur le continent africain, les arts premiers rencontrent l’art contemporain …

 

Sur la route de Dakar, en bordure de la Medina, la petite station service était ce jour-là le théâtre d’une animation peu commune. Des camionnettes mal garées avaient envahi le bas-côté, des bandes de gamins arrivaient de tout le quartier, des grappes de jeunes filles restaient là, comme pétrifiées, les marchandes abandonnaient leur étal et les ménagères oubliaient leur dîner…

Au centre de cette agitation, dépassant d’une tête la foule des curieux, un groupe de lutteurs Nouba semblaient arrêtés dans leur combat. Luisants de terre et de boue, le corps nu, les muscles tendus, ils paraissaient émerger du sol et prêts à reprendre vie. Leurs visages peints exprimaient à la fois la joie, l’effort et la concentration. Autour des lutteurs en action, d’autres lutteurs au repos, une femme aux cheveux clairs, un batteur de djembé, donnaient à la scène une sidérante vérité.



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Ousmane Sow : Les Nouba, 1984-87

Ousmane Sow s’était enfin décidé à exposer ses sculptures.

C’était un géant sage et doux, presque aussi grand que ses créatures, qui exerçait depuis de longues années le métier de kinésithérapeute. Au fond de son cabinet, dès qu’il en avait le temps, il fabriquait des figurines de terre.

Il aimait les montrer à ses amis, mais lorsqu’elles étaient achevées, il les détruisait pour en inventer d’autres.

Un jour, il s’aperçut qu’en mélangeant sa terre avec du sable, de la colle, et toute sorte de matériaux de récupération, et en les laissant macérer très longtemps, il obtenait une boue épaisse et gluante qui lui permettait de réaliser des personnages beaucoup plus grands. C’est ainsi qu’il donna naissance aux Nouba. Cette fois-ci, il ne les détruisit pas.

Dans la cour de sa maison, Ousmane Sow s’était remis à sculpter. Il voulait maintenant représenter les Masaï, ces fiers nomades de la savane. Sur une armature de métal, il fixait des touffes de paille pour construire la structure des corps. Puis, trempant des petits morceaux de toile dans sa drôle de mixture, il les appliquait un à un en modelant la pâte. Et de ses mains immenses naissaient, progressivement, un vacher empoignant son buffle, une mère allaitant son enfant, un guerrier au regard songeur… Ses doigts pétrissaient la glaise, à la recherche de la forme, sans modèle, de mémoire. Lorsqu’il ne trouvait pas ce qu’il cherchait, il fermait les yeux pour retrouver, comme un masseur aveugle, le souvenir des corps qu’il avait soignés.

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Ousmane Sow : Les Masaï, 1988-89

Cette année-là, Paris fêtait le Bicentenaire de la Révolution française, et les musées avaient décidé d’exposer pour l’occasion des artistes du monde entier. L’art contemporain sortait enfin de ses frontières occidentales pour s’ouvrir aux autres continents. C’est ainsi qu’on découvrit en France le travail d’Ousmane Sow.

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Ousmane Sow : Les Peulh, 1993-94

Après la France, il y eut l’Allemagne, Berlin, puis Tokyo, Genève, Bruxelles, l’Italie et Venise.

En quelques années, Ousmane Sow était devenu un artiste de renommée internationale. Il avait abandonné son métier de kinésithérapeute et préparait un groupe de personnages qui évoquaient la vie paisible des bergers Peulh.

En 1999, Ousmane Sow décida d’organiser une rétrospective de son œuvre à Paris.

Il venait de terminer une série de scènes brutales et tragiques qui racontaient la bataille de Little Big Horn et la défaite du général Custer. Dans un chaos de corps enchevêtrés, Indiens, chevaux et soldats s’affrontaient au corps-à-corps avec une rage désespérée. Leurs regards évoquaient tour à tour la peur, la colère, l’abattement, la détermination.

Un soir de mai, avec sa compagne Béatrice, le sculpteur installa ses personnages sur la passerelle du Pont des Arts, comme sur une scène de théâtre.

Et le lendemain, dans le soleil levant, les Parisiens découvrirent, unis dans une étrange fraternité, les lutteurs Nouba et les bergers Peulhs, les guerriers Masaï, les lanciers Zoulous, les soldats de Custer, les Cheyennes et les Sioux, qui défiaient les lois de la mondialisation, les préjugés de l’histoire et les règles de l’art.

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Ousmane Sow : La bataille de Little Big Horn, Pont des Arts, Paris, 1999

Les héros d’Ousmane Sow portaient en eux la légende des peuples. Mais pour les trois millions de visiteurs qui passèrent, ils étaient aussi les enfants de Michel-Ange, de Rodin, de Giacometti et de Picasso.

Le Pont des Arts était situé juste en face de l’Ecole des Beaux-Arts, la prestigieuse école française qui avait formé depuis deux cents ans tant d’artistes classiques, modernes ou contemporains.

Chaque soir, des professeurs d’infographie, des maîtres de l’art conceptuel, des théoriciens de l’abstraction, passaient sur le pont pour revoir une fois encore les géants de terre. Ils s’arrêtaient, tournaient autour, un peu désarçonnés. Les guerriers de boue semblaient issus des profondeurs d’une humanité oubliée, si vrais, si puissants, si actuels, et en même temps si proches des premiers hommes…

« Et qu’est-ce que vous voulez qu’on leur dise, maintenant, après ça, à nos étudiants ? », demandaient-ils, affectueusement au sculpteur.

 

Sylvie Léonard, petites histoires d'artistes

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